Les rites sociaux en Suède

Comme je l’ai déjà écrit, les Suédois.e.s ont une autre manière d’envisager les rapports sociaux. Pour comprendre ce fonctionnement particulier, on peut observer la manière dont les émotions sont gérées, analyser les mots utilisés par les Suédois.e.s dans certains contextes, étudier les interactions sociales, ou encore, à un niveau plus macro on peut étudier les rites qui structurent le groupe et, par extension, la société suédoise. Le fonctionnement de la société suédoise implique, par ailleurs, un contrôle social fort qui n’est pas visible en apparence mais qui est la base du maintien de l’ordre apparent. Les règles tacites, si nombreuses en Suède, sont la base de ce contrôle social lui-même maintenu par des rites. L’hypothèse que j’avance est que la société suédoise est entièrement structurée par des rites qui lui permettent de s’auto-réguler et de juguler les tensions qui résultent d’un contrôle permanent au niveau de l’individu mais aussi du groupe.

J’ai ainsi relevé des rites en Suède qui assurent plusieurs fonctions simultanément et jouent un rôle très important notamment dans le maintien de l’ordre social. Ils participent au fonctionnement si particulier de la société suédoise et il est important de les connaître, de comprendre comment ils fonctionnent et à quoi ils servent du point de vue social afin de dépasser les jugements de valeur qui peuvent malheureusement parfois nous limiter dans notre compréhension de la culture suédoise.

A quoi servent les rites ?

Si les rites étaient autrefois uniquement réservés à la sphère religieuse, les anthropologues ont mis en évidence ces cinquante dernières années que chaque société possède ses propres rites autour desquels elle s’organise. Il existe plusieurs fonctions du rite mais on peut retenir plus simplement que « le rite est une manière dont le social assure et énonce sa permanence » (Claude Rivière, 1995, p. 50). On retiendra dans son sens le plus large que le rite permet la cohésion du groupe et le sentiment d’appartenance à un groupe, il maintient l’ordre social, structure la temporalité et offre un cadre d’expression émotionnel pour l’individu au sein du groupe (Claude Rivière, 1995). Le rite n’a pas toutes ces fonctions simultanément et peut assurer une ou plusieurs de ces fonctions suivant le contexte et le sens du rite. Le rite a aussi le particularisme de se répéter à des périodes précises dans le temps. Il existe également des sociétés avec plus ou moins un grand nombre de rites. Quand on parle de rite, on pense le plus souvent à des événements en particulier qui aident à passer d’un état à un autre comme, par exemple, le rite du Baccalauréat qui fait entrer les jeunes dans la vie adulte. En réalité, notre journée même est fait de rites sociaux dont on oublie qu’ils sont des rites tant ils font partie de notre quotidien comme, par exemple, le rite de la machine à café qui assure les fonctions de structuration de la temporalité (la pause) tout en offrant un cadre d’expression émotionnel (c’est en général autour de la machine à café qu’on se confie le plus sur ses états personnels au sein de l’entreprise). En Suède, la pause obligatoire instaurée par le fika (pause ritualisée du matin et de l’après-midi dans les écoles et les entreprises) assure les mêmes fonctions que le rite de la machine à café et va encore plus loin puisqu’il permet également la cohésion du groupe puisque tous les membres de la même équipe prennent ensemble, en même temps, leur pause autour d’un café et d’un fruit ou d’un « bulle » (viennoiserie suédoise).

Photo de Ea Ehn sur Pexels.com

Des journées structurées par le rite du fika

Cette pause gustative se répète inlassablement dans le temps et constitue un passage obligé de la vie en Suède qui ne s’applique pas seulement en entreprise mais aussi dans la sphère amicale et familiale. Le fika est tout à la fois une pause avec les collègues, un rendez-vous professionnel informel, un café échangé avec des amis, un goûter avec des enfants. Le fika assure donc en quelque sorte les rites de la machine à café, du « café-clope-bistro », du goûter et de l’apéro. Il s’agit d’un rite commun qui structure et régule la société suédoise quel que soit l’âge. Au-delà de son rôle de partage, il assure deux autres fonctions : la structuration du temps et la cohésion du groupe.

Le fait que la pause collective ait lieu le matin et l’après-midi permet de structurer la journée et son temps de travail. On sait que la pause a lieu en général tous les jours à 9h30 et à 14h ce qui implique d’organiser son temps et les réunions en fonction. Ces pauses correspondent également à la pause du matin (« rast ») et au « mellanmål » de l’après-midi (collation salée) des enfants à l’école. Ce mode de fonctionnement touche toutes les strates de la société suédoise. Cette pause institutionnalisée en entreprise et à l’école dure 30 minutes. Le fika entre amis et les anniversaires des enfants durent deux heures pile. Tout le monde arrive et repart en même temps : il s’agit d’un code culturel que tout le monde respecte par mimétisme. La manière de structurer le temps en Suède est ainsi également très codifiée.

A chaque saison une fête comme rituel qui favorisent la cohésion du groupe

En Suède, chacune des saisons est marquée par une fête : Pâques au printemps, Midsommar en été, Halloween en automne, Noël en hiver. Chacune de ses fêtes possède ses propres rites. Les points communs entre toutes ses fêtes sont :

  • Le lien social qui consiste à tous se retrouver pour fêter l’événement suivant des protocoles précis qui se répètent inlassablement de la même façon d’une année sur l’autre et qui s’organisent plusieurs mois en avance dans les familles (voir les articles dans la rubrique du blog « fêtes ») ;
  • Des excès planifiés qui se manifestent soit par une prise excessive d’alcool comme cela est le cas à Midsommar et à Noël, soit par une prise excessive de sucre comme cela est le cas à Pâques ou Halloween. On est dans l’excès mais tous ensemble en même temps ;
  • Des rites de passages temporels : chacune de ses fêtes ont lieu durant des vacances ou annoncent le début des vacances comme cela est le cas de Midsommar. L’organisation du temps en Suède se décompose d’ailleurs en deux semestres : celui de l’automne-hiver (« Hösten ») qui commence à la mi-août et se finit début janvier avec la fin des fêtes de fin d’année, et celui du printemps (« Våren ») qui commence début janvier et se finit à Midsommar, autour du 20 juin. L’été de fin juin à début août représente le temps des vacances où les activités professionnelles s’arrêtent. Tout le monde s’arrête en même temps de travailler pour profiter de l’été et reprendre autour du 10 août (autour du 20 août pour la rentrée scolaire).

Le samedi, rite exutoire au trop plein d’émotions

On retrouve le rite de l’excès collectif le samedi qui est réservé à l’achat et à la consommation de bonbons pour les enfants et de l’alcool pour les adultes. Chez les adultes, j’ai observé une tendance aux excès le samedi où tout ce qui est habituellement sous contrôle durant la semaine est alors socialement permis. En dehors de ce fameux samedi, on ne boit en effet que du café ou de l’eau, on fait du sport et on mange sainement selon les normes dictées par la société suédoise (c’est-à-dire « sans sucre »). Le revers de la médaille est que cela peut parfois conduire à des comportements excessifs libératoires : le samedi devient alors un jour durant lequel on exulte le trop plein d’émotions et d’efforts cumulés dans la semaine. Si les Suédois sont les plus gros consommateurs de bonbons au monde (7,7 kg par habitant en 2018 contre 3,3 kg en France), on boit moins en Suède qu’en France (rapport OMS, 2018). Pour autant, ce n’est pas tant la quantité que les comportements qu’il faut analyser dans la société suédoise car ce sont ces derniers qui révèlent des pratiques collectives ritualisées. Le fameux « lagom » (« ni trop ni trop peu ») n’est pas pour rien un crédo en Suède : entre ces deux excès du tout ou rien, il est en effet conseillé d’essayer de trouver plutôt ce fameux lagom que les Suédois recherchent à tout prix parce que, en effet, il n’est pas simple à trouver lorsque l’on vit en permanence entre cette tension du tout ou du rien.

La structuration du temps, le lien social et les excès planifiés structurent le groupe social et favorisent sa cohésion au point de structurer une société toute entière. La société suédoise est ainsi en apparence très organisée car elle est très ritualisée. Cette organisation peut présenter de nombreux avantages qui séduisent d’ailleurs de plus en plus de candidats à l’immigration. Pour autant, cette organisation a un prix à payer. Si ces rites participent à la bonne organisation de la société suédoise, il ne faut pas oublier que le rite a aussi une fonction d’inclure ou d’exclure les individus au sein de la société. Ainsi, si on ne suit pas ces rites et les règles culturelles tacites qui structurent les rapports sociaux, on peut vite se sentir exclu du modèle suédois et cela peut conduire à des tensions au sein de la société suédoise qui voit une partie du groupe se désolidariser d’un comportement qui ne lui parle pas ou de codes culturels qu’il ne maîtrise pas.

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