Émotions et empathie : une histoire de culture ?

Lorsque je suis arrivée en Suède il y a quatre ans, j’ai d’abord été émerveillée par tout ce qui m’entourait car tout était nouveau. Je me souviens aussi d’avoir été impressionnée par la joie constante des Suédois.e.s que je pouvais croiser. Puis, j’ai été un peu déçue par le manque de suivi de certaines relations dont je ne comprenais pas la raison (voir l’article sur l’amitié en Suède). J’étais perdue, frustrée et déçue de ne pas réussir à tisser des liens dans la durée avec les Suédois.e.s que je rencontrais et avec qui je pensais avoir d’excellentes relations, puisqu’elles s’apparentaient à celles que j’avais pu avoir en France. Avec le temps, j’ai fini par réaliser que nous n’avions en réalité pas du tout la même vision du monde ni la même conception des relations. J’ai compris que la clef de mon intégration dans la société suédoise reposait, entre autres, sur la manière de gérer mes émotions en situation d’interculturalité.

La manière de gérer ses émotions est en partie culturelle et je me suis donc intéressée assez rapidement à cette question afin de comprendre comment fonctionnaient les Suédois.e.s dans un désir avant tout d’intégration. J’avoue avoir hésité à rendre public mes observations de terrain mais je pense que le fait de comprendre comment nous fonctionnons collectivement peut aider à avancer sur un autre chemin, peut-être en étant un peu plus conscient de ce qui nous entoure. Je demande donc au lecteur de lire avec le plus de bienveillance et d’ouverture possibles, de ne pas entrer justement dans nos travers culturels. Je suis moi aussi Française et j’admets en toute humilité que nous avons une grosse marge de progression en matière de gestion des émotions afin d’évoluer tous ensemble vers une société plus apaisée.

Une manière de gérer ses émotions différentes suivant les cultures

D’habitude, j’évite de comparer les cultures pour éviter les généralisations mais je vais ici être obligée de le faire pour pouvoir montrer comment la gestion des émotions impacte le fonctionnement d’une société de différentes manières. J’ai ainsi pu relever plusieurs patterns au sein des cultures française et suédoise que j’ai classés dans un tableau comparatif (ci-dessous).

SituationsCulture suédoiseCulture française
Type de sociétéHorizontale (peu de hiérarchie entre les individus).Verticale (hiérarchie entre les individus).
Manière de résoudre un problèmeOn explique calmement le problème, on formule sa demande, on recherche des solutions, voire on pleure si la situation est vraiment bloquée (tristesse pour rechercher inconsciemment l’empathie de l’interlocuteur).On aborde de manière neutre le problème, voire avec une pointe d’énervement. On finit par critiquer et par se plaindre des règles. Recherche de connivence et de cohésion du groupe par le biais de la critique.
Postures et émotions perçues comme normatives dans et par le groupeJoie, tristesse, compliment.
Recherche d’empathie dans les interactions sociales et de renforcement positif.
Ironie, complainte, critique.
Recherche d’affirmation de soi par l’approbation, la cohésion ou le conflit.
Postures et émotions perçues comme négatives au sein d’un groupeLa colère, l’agressivité sont des émotions conflictuelles et les Suédois les évitent. Refus d’interactions sociales lorsqu’il y a trop de tensions. La colère est destructrice de la cohésion du groupe. Trop de joie peut paraître suspect. Les pleurs sont souvent considérés comme un signe de faiblesse. On préfère la communication directe et les débats parfois source de tensions.
En cas de conflitRéaction passive-agressive, fuite. Tentative de résolution du conflit par la discussion si cela concerne une situation où l’on est vraiment obligé de fréquenter la personne avec qui on est en conflit.Agressivité qui peut se transformer en confrontation directe et/ou en discussion houleuse qui peut aboutir au final à des embrassades. L’évitement et la fuite sont possibles s’il n’y a pas de volonté de réconciliation.
En cas de problème personnel En général, les Suédois.e.s écoutent et se mettent à la place de l’autre. Ils peuvent même pleurer avec la personne qui a des problèmes. Néanmoins, l’empathie n’aboutit pas nécessairement à une aide concrète. Pour obtenir de l’aider, il faut formuler clairement sa demande. En général, les Français.e.s vont avoir tendance à vouloir « secouer » la personne pour qu’elle se reprenne en mains et à agir concrètement en prenant en charge le problème même s’ils ne connaissent pas bien la personne.  
Solidarité individuelle spontanéeFaibleModérée
Solidarité collective (l’État ou le groupe d’appartenance)ForteModérée

La première chose qui frappe dans ce tableau est que la manière dont on gère les émotions en Suède est presque à l’opposé de la manière dont on le fait en France. En Suède, la tristesse et la joie sont des émotions qui indiquent une force de caractère. A l’inverse, les personnes qui râlent ou qui élèvent la voix pour s’affirmer sont perçus comme faibles. En France, c’est l’inverse : il est souvent suspect de se montrer trop positif et il est préférable d’être en colère plutôt que d’être triste pour faire preuve d’affirmation de soi. Cette manière de percevoir les émotions est avant tout culturelle. C’est parce qu’on a l’habitude de se comporter de la sorte (et d’élever nos enfants avec ces croyances), que nous agissons ensuite de cette manière. La colère est également associée à une idée de la domination qui n’est pas acceptable dans une société qui fonctionne de manière horizontale, c’est-à-dire avec peu de hiérarchie entre les individus.

L’empathie permet la cohésion du groupe

L’empathie consiste à ressentir les émotions de l’autre. En Suède, il s’agit d’une donnée culturelle. Comme je viens de l’expliquer, il n’y a pas de honte à pleurer ou à exprimer de la joie en Suède. Que la joie soit contagieuse, je l’entends. Que l’on soit peinée pour une personne qui rencontre des difficultés, c’était quelque chose que j’avais déjà expérimentée mais essentiellement sous le mode de la confidence. C’est en Suède que j’ai découvert la force de l’empathie pour des émotions considérées comme une forme de faiblesse en France. J’ai appris qu’on pouvait aussi se laisser aller publiquement à sa tristesse et à la tristesse de l’autre sans honte. S’il m’arrivait de pleurer, mon interlocuteur suédois se sentait lui aussi débordé par mes émotions et pleurait à son tour. L’expérience la plus surprenante que j’ai vécue fut à une soirée networking organisée pour la publication d’un livre sur la prévention du suicide écrit par une jeune femme dont les deux parents s’étaient eux-mêmes suicidés. Tout le début de la fête était extrêmement convivial et joyeux. Lorsque l’auteure a pris la parole pour remercier tout le monde et pour évoquer son livre, elle s’est mise à pleurer. Et nous avons tous pleuré ensemble, nous nous sommes tous pris dans les bras, puis nous sommes revenus à quelque chose de beaucoup plus joyeux et festif. Ce genre d’événement ne s’est pas produit qu’une seule fois ; j’ai observé ce type de situations à plusieurs reprises lors de différents regroupements professionnels. Il peut s’agir d’une gestion collective des émotions comme cela existait déjà au Moyen-Age où l’on pleurait tous ensemble pour favoriser la cohésion du groupe. La seconde hypothèse qui est complémentaire est le fait que la plupart des Suédois.e.s ont une capacité naturelle à l’empathie (se mettre émotionnellement à la place de l’autre).

Photo de Tirachard Kumtanom sur Pexels.com

La peur du conflit

L’empathie est une manière de fonctionner ensemble et de participer à la cohésion du groupe. On peut donc dire que c’est un mode de fonctionnement à la fois intrinsèque et à la fois culturel afin de gérer les interactions dans le groupe. En revanche, la colère étant une émotion destructrice de la cohésion du groupe, elle est perçue négativement dans la société suédoise et on va tout faire pour l’éviter. Cela se traduit, entre autres, par l’évitement de confrontations directes ou de conflits qui impliqueraient de la colère.

La peur du conflit (le fameux « konflikträdd« ) est une donnée culturelle à prendre très au sérieux lorsqu’on habite en Suède. Les Suédois.e.s détestent les conflits, du simple non (par peur de froisser la personne) à la dispute. On verra d’ailleurs rarement un.e Suédois.e se mettre en colère dans l’espace publique comme on pourrait le voir en France. Pour autant, les Suédois.e.s ressentent, comme tout le monde, de l’agacement, de l’énervement et la colère (surtout quand une règle de société n’est pas respectée). Mais les stratégies mises alors en place pour exprimer ces émotions se traduisent le plus souvent par :

  • de l’évitement (voire la fuite);
  • une tendance à parler dans le dos;
  • des comportements passifs-agressifs qui se traduisent par des petits mots écrits, extrêmement désagréables, laissés à l’intention de la personne qui, par exemple, s’est garée à une place de parking réservée ou qui a oublié de vider le bac à poussières dans le sèche-linge collectif.

Lorsqu’il n’est vraiment pas possible de fuir, la résolution du conflit « à la suédoise » s’impose : il est alors question de s’asseoir à une table et de discuter calmement pour essayer de trouver une solution qui convienne à tout le monde. En général, on fait appel à une tierce personne neutre pour trancher et pour réguler les interactions. Pour ce qui est du fait de parler dans le dos, j’ai remarqué que les Suédois.e.s qui commencent à critiquer se reprennent très vite lorsqu’ils ont le sentiment d’être allé.e.s trop loin. En général, ils finissent par dire que c’est compliqué et qu’il faut trouver un juste milieu (le fameux Lagom : « ni trop ni trop peu ») et que la personne a vraisemblablement des circonstances atténuantes. Des comportements d’évitement peuvent alors se mettre en place : alors que nous étions en train de refaire le monde, que la discussion nous avait semblé passionnante et pleine de promesse d’une solide relation, notre futur.e ami.e disparaît de notre vie comme par magie. En observant les Suédois.e.s dans leur manière d’interagir, je pense qu’il y a quelque chose de l’ordre de la honte, de la gêne et, aussi, de la peur du conflit qui se réveillent en eux lorsque la critique dépasse la limite subtile de l’acceptable. De même, si un.e Suédois.e a le sentiment de s’être trop confié.e ou d’avoir trop jugé, il/elle va en général préférer éviter d’en reparler ou de relancer le sujet… et fuir la relation, tout simplement. Attention donc à bien maîtriser la critique « à la suédoise », très différente de la critique « à la française » !

Photo de Lisa Fotios sur Pexels.com

L’empathie implique-t-elle la solidarité ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, être empathique ne signifie pas être solidaire comme on l’entend en France. J’ai ainsi pu noter qu’en cas de difficulté, les Suédois.e.s font preuve d’empathie mais ne propose pas toujours spontanément de l’aide. Pour cela, il y a la famille, voire le meilleur ami ou tout simplement l’État qui se substitue à l’individu.

En Suède, la société est organisée de telle manière que tout est fait pour favoriser l’autonomie de l’individu dès le plus jeune âge. L’autonomie étant un principe qui structure la société suédoise, il semble ainsi logique de ne pas intervenir dans la vie des personnes. De plus, les Suédois.e.s bénéficient d’un État providence très aidant qui se substitue, en quelque sorte, à l’entraide individuelle. Cela fait partie de la manière de fonctionner des Suédois.e.s qui ont l’habitude de pouvoir compter sur l’État pour un certain nombre de services que nous avons l’habitude de payer en France. A titre d’exemple, l’école suédoise (publique et privée) est entièrement gratuite alors qu’en France on paie au minimum la cantine, les manuels, les crayons et les sorties. De même, en cas de séparation avec son conjoint, il est possible de faire appel aux services sociaux pour trouver une solution temporaire. Un dernier exemple : les étudiants ont une bourse minimum de 350 euros par mois pour faire leurs études sans critères sociaux particuliers et peuvent également bénéficier d’un prêt étudiant à taux zéro. Ces aides favorisent l’autonomie de l’individu au sein du groupe tout en renforçant le sentiment d’appartenance à ce même groupe (les étudiants, les parents, etc.) Ainsi, la valorisation de l’autonomie de l’individu et les dispositifs individuels d’aide de l’État providence font que les Suédois.e.s ont davantage l’habitude de compter sur l’institution et sur eux-mêmes que sur leurs voisins.

Si certains Français.e.s vivant en Suède se plaignent de la froideur ou de l’individualisme des Suédois.e.s, il faut en réalité considérer que les relations ne se construisent pas de la même manière ici et là-bas. En vivant en France, j’ai réalisé que les Français.e.s faisaient facilement preuve de solidarité spontanée : il est, par exemple, fréquent de se dépanner des œufs ou de la farine entre voisins. En Suède, cela ne viendrait pas à l’idée d’aller voir son voisin pour une telle demande puisque vous n’avez qu’à aller au supermarché du coin qui est ouvert jusqu’à 23h30. Si on ne peut vraiment pas faire autrement, il est quand même possible d’aller voir son voisin pour lui emprunter des œufs et de la farine qu’on lui rendra dès le lendemain. On dira d’ailleurs bien le mot « emprunter » (en suédois -« att låna ») lorsqu’on formulera sa demande. Si la solidarité n’est pas spontanée en Suède comme elle peut l’être en France, elle existe néanmoins d’une autre manière. Tout d’abord, il convient de solliciter la personne. A titre d’exemple, lorsque j’ai été amenée à aider mes voisins, cela s’est traduit par une demande de leur part (nourrir leur chat pendant le week-end) et, à leur retour, ils m’ont offert des fleurs. Dans ces sollicitations, il n’y a pas de risque de conflit puisque personne ne met l‘autre dans une situation où il/elle est redevable d’une quelconque manière. La solidarité « à la suédoise » se traduit par une demande explicite et un forme d’échange pour éviter toute dette afin de maintenir l’équilibre de la relation.

On voit bien à quel point la gestion des émotions ainsi que les situations d’aide et de conflit en Suède sont différentes de ce qu’on a l’habitude de vivre en France. La manière de gérer les émotions et la façon d’entrer dans la relation sont donc à la fois une construction sociale et une représentation de la manière dont on envisage le rapport à l’autre.

Pour illustrer ce que je viens de décrire, voici un épisode d’une série suédoise « Vi ses vi hörs » (pour apprendre le suédois) qui met en scène des situations du quotidien en Suède qui nécessitent à chaque fois une explication sur la culture. Cet épisode -le premier de la série- est intéressant car il met en scène cette fameuse solidarité « à la suédoise » : une femme demande à son nouveau voisin d’origine étrangère si elle peut lui emprunter le téléphone pour appeler un serrurier. Une fois l’appel passé, elle lui donne une couronne pour rembourser l’appel. Le voisin qui n’a pas les mêmes codes culturels ne comprend pas le comportement de sa voisine suédoise.

Et vous, comment vivez-vous vos relations au quotidien ?

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