Coronavirus : pourquoi les Suédois se distinguent-ils du reste du monde ?

Le 23 avril 2020, j’ai donné une interview pour « Les Français à l’étranger ». Il est possible de consulter cette interview ici. En voici une version au format article destinée à ce blog. 

Alors qu’on ne cesse de compter un chiffre croissant de morts et de personnes contaminées en Europe, alors que toute la Scandinavie a fermé ses écoles et demande aux habitants de ne pas sortir de chez eux, en Suède on continue à vivre presque normalement. Seules les universités, les lycées et les centres de formation pour adultes travaillent à distance et les réunions de plus de 50 personnes ont été interdites. Les écoles primaires et les collèges restent ouverts. Seuls les enfants à risque ont le droit à une dérogation pour ne pas aller à l’école. Enfin, le gouvernement recommande certaines mesures comme le lavage régulier des mains, le télétravail lorsque celui-ci est possible et rester chez soi en quarantaine si on présente des symptômes de la maladie ou si on revient d’un pays à risque. On voit bien à quel point ces mesures sont légères comparés à d’autres pays en Europe.

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Ici des recommandations affichées à l’entrée d’un restaurant ouvert afin de tenir la distance entre les personnes et d’éternuer dans le bras ou dans un mouchoir (©Mathilde Gautier)

Qu’est-ce qui fait que la Suède se démarque du reste de l’Europe et de la Scandinavie en matière de gestion de crise ? A travers cet article, je propose une analyse sous l’angle de la culture de la gestion de la « crise Covid-19 », à savoir comment la culture pousse parfois à prendre des décisions qui semblent complètement incongrues aux yeux du reste du monde. C’est dans les crises qu’un peuple se révèle. Si je ne peux en aucun cas donner mon opinion sur la manière dont le gouvernement suédois et les Suédois gèrent cette crise, je suis en revanche persuadée que cette crise révèle le particularisme culturel suédois et son histoire dans toute sa complexité. En quelques points, voici ce que j’identifie comme des prises de décisions conditionnées par la culture et par le passé.

Force du groupe, confiance et responsabilité individuelle

La force de la société suédoise repose sur sa capacité à fédérer les Suédois en un groupe homogène tout en cherchant à respecter les individualités. Selon la devise suédoise « Alla är olika men lika viktiga » (« Chacun est différent mais pareillement important »), chaque individu est important mais il ne doit pas se montrer plus important que les autres ou agir différemment comme le préconise la loi tacite de Jante. De plus, s’il est possible d’émettre des critiques au sein du groupe avant les prises de décisions, celles-ci opèrent toujours par consensus et aucune décision individuelle n’est privilégiée. Elle ne peut en effet plus être contestée en public dès lors qu’elle a été actée puisque nul n’est censé s’y être opposé. Si l’avis de chaque individu est écouté, les particularismes individuels sont au final effacés par la force de coercition du groupe. Ainsi, le fonctionnement politique de la Suède est différent des autres pays d’Europe dans la mesure où le gouvernement suédois ne prend pas de décisions sans faire appel aux experts nationaux qui dictent les conduites à suivre. C’est donc l’agence de santé publique suédoise « Folkhälsomyndigheten » qui conseille le gouvernement et préconise de ne prendre des mesures que pour protéger les personnes les plus fragiles au sein de la population comme les personnes âgées.

Par ailleurs, l’individualité est importante en Suède mais elle reste contrainte par un cadre qui assure paradoxalement la liberté de l’individu. Dans ce cadre donné, l’individu est libre de faire ce qu’il veut mais dès qu’il enfreint le cadre, les conséquences sont lourdes. Par exemple, il est très facile d’emprunter de l’argent en Suède à des taux plus qu’intéressants et d’acheter « à crédit » en permanence. Pour autant, si on ne paie pas son loyer, qu’on ne rembourse pas son prêt ou son crédit dans les délais impartis, on est vite fiché par les administrations suédoises, ce qui implique alors l’impossibilité d’emprunter de l’argent ou encore de louer un appartement pendant plusieurs années. De la même manière, les Suédois qui avaient décidé de retirer leurs enfants de l’école par peur du Covid-19 ont finalement été rappelés à l’ordre. Certaines communes ont déclaré ne pas hésiter à faire appel aux services sociaux si les parents maintiennent les enfants chez eux alors qu’ils ne sont pas malades (source : svt.se), car la scolarité est obligatoire en Suède de l’âge de 6 à 16 ans. La tolérance est nulle comparée à d’autres pays mais c’est justement ce qui permet aussi aux Suédois d’avoir une forte confiance dans leurs institutions[1] puisque tout le monde bénéficie du même traitement et de développer une certaine responsabilité individuelle qui conduit au respect des règle et à la mise en place d’un système vertueux, d’une société qui finalement s’autorégule. Ce mode de fonctionnement explique la raison pour laquelle le gouvernement se contente de recommandations et pourquoi tout ce qui ne relève pas de l’agence santé publique suédoise apparaît douteux aux yeux de la population.

Peur du conflit, crainte du passé et un rapport au temps différent

Comme dans toute société dite « horizontale » (c’est-à-dire avec un fonctionnement hiérarchique faible), la culture suédoise n’est pas une culture de l’opposition ou du conflit. Les Suédois sont maîtres dans la résolution du conflit par la discussion et le consensus. Ils ont en horreur le conflit et la violence, autre raison pour laquelle on recommande plutôt qu’on interdit car cela pourrait provoquer des tensions et du stress considérés comme inutiles pour une population déjà mise sous pression par la crise économique que le Covid-19 engendre (9% de chômage en avril 2020 contre moins de 7% en février 2020 et certains experts parlent d’un taux à 20% à l’été 2020 / source : di.se). Si la Suède n’a pas connu de guerre sur son territoire depuis 200 ans, le spectre du chômage et de la pauvreté qu’a connu la Suède au 19e siècle plane en revanche toujours comme une terrible menace qu’il faut contrer à tout prix.

Enfin, le gouvernement suédois justifie l’ouverture des écoles primaires et des collèges par le fait, d’une part, que le personnel soignant a besoin de faire garder ses enfants pendant qu’il travaille et, d’autre part, par le fait que ce sont les grands-parents qui devront vraisemblablement garder les enfants pendant que les parents travaillent avec le risque de les contaminer alors même qu’il s’agit de la population considérée la plus à risque en Suède. On voit bien que ces arguments sont bancals d’autant plus que les salariés sont déjà invités à travailler chez eux et pourraient donc s’occuper de leurs enfants tout en travaillant comme le font beaucoup d’autres pays d’Europe. En réalité, sous-jacent à cette question des écoles, se cache une fois encore la peur du conflit avec la crainte de la recrudescence des violences domestiques que pourrait provoquer un confinement et un manque de suivi habituellement assuré par l’école. Les Suédois sont en effet pionniers dans la lutte contre les violences faites aux enfants (voir mon article sur le droit des enfants en Suède pour en savoir plus sur cette question) et ils feront tout pour éviter des conflits qui pourraient être causés par une trop grande proximité et/ou un trop grand stress au sein des familles. J’ose avancer cette hypothèse personnelle d’autant plus que de nombreux panneaux publicitaires font depuis peu la prévention des violences faites aux enfants à risque (et donc isolés chez eux) en période de Coronavirus. Ces affiches scandent « pour les enfants à risque, le corona est bien plus qu’un virus. Quand un enfant est isolé, le risque des violences et abus augmentent » (voir photo ci-dessous).

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A l’initiative de « Childhood », fondation créée par la reine Silvia de Suède pour la protection de l’enfance, ces affiches font la prévention contre les violences domestiques dont les enfants à risque sont victimes (https://childhood.se/covid-19/) (©Mathilde Gautier)

Pour finir, je vois une dernière explication relevant cette fois-ci d’un pattern culturel : les Suédois ont un rapport au temps très différents de la plupart des autres pays d’Europe pour ce qui est de la prise de décision. Le fait que les décisions soient prises de manière consensuelle implique qu’il faille toujours peser le pour et le contre, tout organiser avant d’envisager quoi que ce soit. Or, dans des situations de crise, cela peut conduire à une incapacité à prendre des décisions claires et rapides. J’ose malgré tout espérer que le gouvernement suédois sait ce qu’il fait. S’il est en effet raisonnable de ne pas céder à la panique, il serait en revanche irresponsable d’exposer inutilement la population à un péril sanitaire. L’avenir nous dira ce qu’il en est.

 

[1] Une étude menée en 2019 par l’institut de sondage Medieakademin montre que les Suédois ont une confiance forte dans leurs institutions publiques : 71% de confiance en la Police, 65% de confiance dans le Trésor publique, 65% dans le système électoral. A l’inverse, seulement 7% de Suédois font confiance en Facebook.

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