Culture suédoise et littérature jeunesse

La littérature enfantine suédoise recèle de trésors. Lire un livre suédois pour enfant, c’est partir à la découverte de la culture suédoise car ces livres permettent d’accéder simplement, et en images, à une mise en scène de la vie quotidienne des Suédois. Ces ouvrages donnent également à voir comment les Suédois envisagent l’enfance et quels sont les rapports que l’adulte et l’enfant entretiennent mutuellement.

J’ai rassemblé ici un florilège d’extraits de livres jeunesse d’auteurs suédois publiés entre 1951 à 2019. Certains de ces auteurs sont connus dans le monde entier et font la fierté de la Suède (je pense notamment à Astrid Lindgren connue pour Pippi Långstrump), d’autres sont plus récents (comme le personnage de Puck). Quoiqu’il en soit, tous ces ouvrages m’ont interpellée au regard de ma propre culture d’origine. Et parce qu’ils ont provoqué cette impression d’étrangeté, ils m’ont semblé particulièrement représentatif de la culture suédoise moderne, telle qu’on peut la percevoir et la vivre au quotidien.

J’ai choisi de présenter les thèmes abordés dans les livres sans entrer dans le détail des histoires. Pour ceux qui souhaiteraient en savoir davantage, voici la liste des livres que j’ai sélectionnés pour mener ma petite analyse :

Raska på, Alfons Åberg (« Dépêche-toi, Alphonse Åberg ») de Gunilla Bergström (1975)

Aysa i simhallen (« Aysa à la pisicine ») de Therese Alshammar et Jonas Burman (2019)

Puck går till frisören (« Puck va chez le coiffeur ») d’Anna-Karin Garhamn (2016)

Hämta Joel (« Chercher Joel ») d’Emma Adbåge (2004)

Jag vill också gå i skolan (« Je veux aussi aller à l’école ») d’Astrid Lindgren (1951)

Les parents, complices et bienveillants

La première image sélectionnée illustre le vestiaire d’une förskola (crèche/école maternelle) où les parents et les enfants passent en général beaucoup de temps à trier les vêtements, s’habiller, discuter ensemble… C’est un lieu de socialisation où parents et enfants ont l’habitude d’échanger avant de rentrer chez soi. On notera au passage les vêtements qui traînent un peu partout et qui représentent presqu’à l’identique une scène de sortie de förskola. En hiver, les enfants portent beaucoup de vêtements et cela devient un vrai sujet car on finit très souvent par se faire déborder par tous ces vêtements.

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La deuxième image met en scène un petit-déjeuner entre Aysa et ses parents. Ensemble, ils discutent du programme de la journée (piscine). Il est intéressant de noter au passage les tatouages, la barbe et les cheveux longs du père qui sont à peine une caricature du père suédois. Un peu plus tard (3e image), Aysa fréquente le sauna de la piscine avec les adultes le plus naturellement du monde.

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Enfin, Puck et sa maman décident ensemble qu’il est temps d’aller chez le coiffeur. On remarquera que la mère s’assoit au même niveau que son enfant pour lui suggérer qu’il est temps de lui couper les cheveux. Il est en effet normal en Suède de demander à un enfant son accord avec d’intervenir sur son corps, y compris sur ses cheveux. La notion d’intégrité (et notamment d’intégrité corporelle) est très importante en Suède et on l’enseigne dès le plus jeune âge, notamment dans les förskolor. Cette notion d’intégrité est en lien direct avec les valeurs de démocratie et d’égalité que l’on souhaite transmettre aux enfants. Les parents apparaissent souvent dans la littérature jeunesse suédoise comme ayant un rôle d’écoute et de conseils auprès des enfants.

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Affiche dans les toilettes d’une förskola qui explique les codes d’intégrité de l’enfant : « 1/ Demande ou fais confirmer l’enfant s’il a besoin d’aide pour l’essuyer 2/ Demande, même c’est ok, si TU peux l’essuyer »

Le rapport au corps

J’en viens donc à la manière dont le corps s’inscrit dans la culture suédoise et tel qu’il est envisagé dans les ouvrages pour enfants. On ne touche donc pas à un enfant sans lui demander son accord. En revanche, la nudité apparaît naturelle lorsqu’elle est envisagée de manière collective comme on peut le voir avec la scène du sauna et de la douche où enfants et adultes ont l’habitude d’être nus tous ensemble dans les vestiaires de la piscine. Selon ce même principe d’égalité, adultes et enfants sont nus tous ensemble et cela ne pose aucune difficulté quelconque pour les Suédois (de ce que j’ai pu en voir sur le terrain). En revanche, j’ai pu constater que cela est parfois beaucoup moins apprécié par d’autres cultures, cultures européennes comprises. Le rapport au corps est en effet une construction culturelle comme beaucoup d’anthropologues l’ont étudié (voir notamment ce dossier consacré aux usages sociaux et culturels du corps de pour ceux qui souhaiteraient en savoir davantage). Cette construction intervient dès le plus jeune par le biais des parents, des institutions (écoles, soins) donc aussi par le biais des livres pour enfants.

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Les univers enfantins et la question de l’ordre

Un autre aspect qui m’a frappée est cette constante à représenter des univers en désordre. Au début, je ne voyais que des chambres sans dessus-dessous avec des vêtements qui traînaient un peu partout et des objets éparpillés dans tous les sens. Mais les Suédois partent du principe que c’est par le jeu que l’on apprend. Il est donc normal de présenter des chambres d’enfants où le jeu (y compris avec des bouts de bâtons et des pommes de pin) est omniprésent.

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Les jouets non genrés et activités en lien avec la nature

Astrid Lindgren est précurseuse de la question du genre avec la sortie d’un ouvrage en 1951 qui met en scène deux petits enfants (un garçon et une fille) jouant ensemble avec des jouets sexuellement neutres, donc non genrés (peinture, puzzle, peluches, inventions). Sur cette image on aperçoit également une voiture et des bateaux en bois mais aucune poupée ou autre jouets qui pourraient faire appel à un univers féminin.

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Il en est de même avec la deuxième image où le rose et le bleu se mélangent. On ne saura d’ailleurs jamais si le personnage principal est une fille ou un garçon. On notera au passage la présence de bouts de bois, pomme de pin et cailloux. Les enfants suédois ont pour habitude de jouer beaucoup à l’extérieur, peu importe le temps comme le rappelle la troisième image.

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Comme le dit le proverbe scandinave : « Il n’y  pas de mauvais temps, que des mauvais vêtements ».

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Enfin, dans cet ouvrage de Gunilla Bergström (1975) on voit qu’Alfons Åberg joue tout autant avec des voitures qu’avec une poupée. Dès les années 1950 le ton est donné dans la littérature enfantine suédoise : le genre n’a pas sa place et l’enfant doit pouvoir jouer avec les jouets qui l’intéressent. Filles et garçons se valent dans un souci d’égalité.

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Les repas comme rituel de socialisation et d’apprentissage

Les enfants suédois apprennent dès la crèche à se servir seuls et à manger sans aide quelconque. De même, ils n’ont pas pour habitude d’avoir des serviettes ou des tabliers. Cela fait partie de l’apprentissage que de se salir et de faire tout seul. La première image issue de l’ouvrage d’Astrid Lindgren illustre ce phénomène déjà à l’œuvre dans les années 1950 dans la société suédoise : les enfants mangent à leur manière des boulettes de viande accompagnées de « lingon » (baies rouges en confiture). En l’occurrence, il s’agit d’un repas typique suédois dont les cantines Ikea se sont faites ambassadrices.

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Cette fois nous ne sommes plus à l’école mais à la förskola. On assiste à la collation du matin composée de fruits. Cette pause rituelle est conservée à l’école et elle est très importante, car elle permet d’apprendre à partager et à socialiser. C’est la première « pause fika » qui est ainsi instaurée et perdurera jusqu’à l’âge adulte, y compris en entreprise. Les enfants choisissent là encore le fruit qu’ils souhaitent manger. Pour dire à quel point cette pause est importante, je me souviens que l’équipe pédagogique de la förskola où allait ma fille m’avait expressément demandée de la faire venir le matin (il est possible de choisir l’emploi du temps des enfants en förskola) pour qu’elle puisse participer au fika considéré comme essentiel pour son développement et son intégration.

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Pour ce qui est des habitudes alimentaires, il est intéressant de noter qu’on retrouve toujours les mêmes types d’aliments sur la table. Cela est d’autant plus flagrant pour les illustrations des petits-déjeuners. Dans ces deux images on notera la présence de pain, de café, de lait, de fromage (avec la raclette adaptée), de beurre mais aussi de légumes (concombre, poivron, tomate). La deuxième image, plus récente, a ajouté les fruits qui sont devenus entre temps une habitude alimentaire pour les familles qui se soucient de leur santé. Les Suédois ont pour habitude de prendre un petit-déjeuner complet qui mêlent sucré et salé. Le reste de la journée est ponctué de petits repas : fika de 9h30 (fruits), déjeuner vers 11h30 (un seul plat composé de crudités ou soupe, poisson/viande et légumes/féculents), « mellanmålet » à 14h (tranche de pain beurré avec du jambon) et dîner à 17h. Le tout est accompagné de verres de lait ou d’eau. On retrouve le rythme alimentaire qui sera conservé par les adultes. L’alimentation est encore une fois une construction culturelle.

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Ainsi, les livres transmettent les valeurs culturelles importantes pour les individus qui structurent une société. Pour autant, cela ne se fait pas toujours consciemment. En effet, lorsque nous lisons des livres à nos enfants, nous n’imaginons pas en première intention leur transmettre des valeurs. Nous cherchons souvent à les faire rêver ou encore à les confronter à des réalités qui peuvent parfois leur poser des problèmes. Nous cherchons souvent dans des livres des solutions pour aider nos enfants à appréhender le mieux possible leur quotidien. Les auteurs cherchent ainsi à coller le plus possible à la réalité d’une société pour rendre crédible leur histoire. En agissant de la sorte, ils participent à consolider la société dans laquelle les enfants évoluent tout en l’illustrant : plus une société est cohérente, plus la culture est forte. Par effet de rétroaction, ces livres renforcent le comportement culturel des individus au sein d’une société donnée : les livres transmettent ce qui est important et on consigne dans des livres ce qui est important. Maintenant que nous sommes conscients de l’influence de ce que nous lisons à nos enfants, faut-il encore bien choisir les livres que nous souhaitons leur lire : quelles sont les valeurs de notre culture que nous souhaitons leur transmettre ? Et, surtout, quelle société souhaitons nous construire avec eux ?

Une réflexion sur “Culture suédoise et littérature jeunesse

  1. Scrap'carotte

    Merci pour cet article très intéressant et très éclairant. La lecture fait partie intégrante de la vie de ma famille et les deux dernières questions de l’article sont effectivement très importantes à mes yeux. Bien choisir les lectures de nos enfants pour les guider avec douceur sur le chemin de l’apprentissage de la vie.

    Aimé par 1 personne

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