Les paradoxes de la société suédoise

La société suédoise est très appréciable par bien des aspects comme je l’ai déjà décrit à maintes reprises. Mais, comme dans toute société, elle n’est pas à l’abri de paradoxes. Tout fonctionnement, aussi agréable soit-il, lorsqu’il est poussé à son extrême, peut induire des contradictions. Si dans la plupart du temps, on ressent surtout les aspects positifs de la vie en Suède, il est important de relever ces paradoxes qui peuvent être décevants ou difficiles à vivre, surtout quand on est Français, habitué donc à une culture parfois aux antipodes de la culture suédoise.

Je fais volontairement le choix de présenter des aspects un peu moins positifs de la société suédoise car j’ai remarqué que l’on a tendance à mythifier le pays et beaucoup sont au final déçus une fois sur place. Ces déceptions concernent d’abord la vie sociale  en Suède dont les codes culturels diffèrent fortement de ce que nous avons l’habitude de pratiquer ailleurs et nécessitent un apprentissage de terrain. Les autres désillusions que j’ai pu relever chez un grand nombre d’étrangers trouvent en partie leur origine dans les contradictions de la société suédoise, parfois difficilement identifiables de prime abord car elles relèvent là aussi de la culture et peuvent alors provoquer beaucoup d’incompréhensions. Et cela est tout à fait normal de ressentir cette étrangeté au quotidien car cela est le propre de la culture de l’autre. Comme l’écrit l’anthropologue Ruth Linton : « La culture se définit comme le mode de vie d’une société. (…) Dans notre société, par exemple, presque tout le monde mange trois fois par jour et prend l’un de ces repas aux alentours de midi ; et les individus qui ne suivent pas cette coutume sont considérés comme bizarres. Une telle unanimité dans le comportement et dans l’opinion constitue un modèle culturel » (Linton, 1986 : 23).

Les paradoxes que je vais présenter dans cet article ne sont évidemment pas exhaustifs. S’ils sont néanmoins suffisamment récurrents pour s’y intéresser et pour constituer un pattern, leur interprétation dépend bien sûr de mon vécu au regard de ma propre culture d’origine. Ils se traduisent au quotidien par des petites choses mais qui finissent par devenir des grands sujets.

sweden-654271_1280-1
Image par Kurious de Pixabay

La force de la société suédoise repose sur sa capacité à fédérer les Suédois en un groupe homogène tout en cherchant à respecter les individualités. Mais ce mode de fonctionnement conduit à de nombreuses contradictions au sein de la société suédoise. Ainsi, le principal grand paradoxe de la culture suédoise est qu’il faut être unique mais ne surtout pas se distinguer des autres comme le préconise Jantelagen (Loi de Jante), règle informelle et tacite qui régit de manière tacite les sociétés scandinaves.  L’une des devises suédoises « Alla är olika men lika viktiga » (« Chacun est différent mais pareillement important ») illustre ce paradoxe. Effectivement, chaque individu est important mais il ne doit pas se montrer plus important que les autres ou agir différemment. S’il est possible d’émettre des critiques au sein du groupe avant les prises de décisions, celles-ci opèrent toujours par consensus et aucune décision individuelle n’est privilégiée. On pourra alors parfois avoir l’impression d’un mouvement de groupe assez grégaire et rigide une fois que la décision a été prise. Elle ne peut en effet plus être contestée en public dès lors qu’elle a été actée puisque nul n’est censé s’y être opposé. Si l’avis de chaque individu est écouté au sein du groupe, les particularismes individuels sont au final effacés par la force de coercition du groupe.

Toutefois, l’individu doit s’assumer et prendre les décisions par lui-même tout en partageant son idée avec les autres pour parvenir au final au consensus collectif. Pour illustrer mon propos, voici un exemple concret tiré de la sphère professionnelle : je cherche actuellement à monter un projet en innovation sociale et je pensais faire comme j’avais l’habitude de faire en France, c’est-à-dire développer dans un premier temps mon idée de mon côté, puis la présenter aux éventuels partenaires susceptible d’être intéressés. Mais cela ne se passe pas comme cela en Suède : on pense tout de suite son idée avec les autres ! Impossible d’avoir un moment seule pour élaborer mon projet. Je dois en effet constamment présenter mon idée, la partager et la confronter aux Suédois qui sont là pour me guider et m’orienter. Les Suédois que je fréquente dans la région du Värmland m’ont expliquée que mon idée, certes, m’appartenait mais que mon projet était aussi celui de la communauté puisque j’avais besoin d’eux pour qu’il existe. Néanmoins, il n’y a que moi qui peut transformer mon idée en projet et le conduire jusqu’au bout. C’est aussi moi qui décide comme les Suédois ne cessent de me le répéter. Je dois donc décider seule mais pas trop non plus ! Paradoxalement, lorsqu’on arrive à lâcher-prise, ce fonctionnement est assez rassurant puisqu’on se sent porter par la communauté et qu’il permet de se confronter rapidement à la réalité du terrain.

La notion de « mentor » est par ailleurs extrêmement importante en Suède. Ainsi, au collège, les enfants bénéficient du soutien de leur mentor, un adulte qui est là pour les guider et avec qui ils font régulièrement le point sur leurs avancées personnelles. Les créateurs d’entreprise bénéficient eux aussi de l’aide d’un mentor. De même, vous souhaitez changer de carrière et vous lancez dans un métier pour lequel vous n’avez pas les bonnes études ? Impossible ! En Suède, il faut entrer dans les bonnes cases et suivre le bon programme au risque de n’être ni compris ni soutenu dans votre recherche d’emploi.

help-2444110_1280
Pixabay License

L’individualité est ainsi importante en Suède mais elle reste contrainte par un cadre qui assure paradoxalement la liberté de l’individu. Dans ce cadre donné, l’individu est libre de faire ce qu’il veut mais dès qu’il enfreint le cadre, les conséquences sont lourdes. Par exemple, il est très facile d’emprunter de l’argent en Suède à des taux plus qu’intéressants et d’acheter « à crédit » en permanence. Pour autant, si on ne paie pas son loyer, qu’on ne rembourse pas son prêt ou son crédit dans les délais impartis, on est vite fiché par les administrations suédoises et la vie devient soudainement un enfer avec, par exemple, l’impossibilité d’emprunter de l’argent ou encore de louer un appartement pendant plusieurs années. Considéré comme mauvais payeur sur un seul manquement à la règle, plus personne ne vous fera confiance. La tolérance est nulle comparée à d’autres pays mais c’est ce qui permet aussi aux Suédois d’avoir une forte confiance dans leurs institutions.

Vivre en Suède nécessite de s’adapter à la contrainte du cadre et du groupe. Vivre en Suède offre aussi (et paradoxalement) une grande liberté individuelle, surtout lorsqu’on est une femme. On est en effet beaucoup plus traitée sur un pied d’égalité avec n’importe qui d’autre mais cela demande des ajustements par ailleurs. A vrai dire, aucun système n’est parfait et tous ont leur part de paradoxes. Mais le paradoxe n’est-il pas justement le propre de l’être humain ? Et vous ? Ressentez-vous des paradoxes au sein de la culture dans laquelle vous évoluez ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s