A la découverte de l’altérité

A travers ce billet un peu plus personnel que les autres, j’ai choisi trois scènes de vie auxquelles j’ai été confrontée en Suède ces dernières années et qui m’ont fait prendre conscience de la puissance des croyances que notre culture nous inculque et nous assène comme des vérités immuables. Si pour la plupart d’entre nous, nous savons qu’il n’y a pas une seule vérité ni une seule manière de faire, c’est encore autre chose de se confronter réellement à ces différences. Cette confrontation quotidienne à l’altérité m’a fait réaliser comment une société toute entière se construit sur des valeurs qui conduisent à la mise en place d’un système de pensées à l’opposé de ce que j’avais reçu en tant que citoyenne française. Je partage avec vous ces quelques anecdotes choisies en espérant qu’elles vous fassent sourire autant qu’elles m’ont moi-même fait prendre conscience de qui j’étais au regard de ma propre culture d’origine et comment je pouvais évoluer, abandonner des comportements ou des manières de penser qui ne me correspondaient finalement pas et qui pouvaient créer des dissonances cognitives.

Lorsque je suis partie de France il y a presque trois ans pour m’installer en Suède, je savais vaguement ce qui m’attendait pour l’avoir lu sur des blogs ou pour avoir pu échanger avec des amis qui étaient partis vivre à l’étranger quelques temps. Il y a pourtant un écart énorme entre ce que l’on croit savoir et ce que l’on vit réellement, dans la vraie vie. Rien de tel que de se confronter à un nouvel environnement pour apprendre et grandir. L’immigration, c’est-à-dire le fait de partir sans filets de sécurité, hors de la communauté française, pour se plonger dans une autre culture avec d’autres habitudes de vie et une autre langue, nous confronte à des situations que nous n’aurions jamais eu à vivre autrement. Cette prise de risque implique de sortir de sa zone de confort et cela n’a rien de simple. Il faut se confronter tout d’abord à ce qu’on laisse. Et je devrais surtout parler de ceux qu’on laisse en France et qui nous oublient ou qui pensent que nous les avons oubliés. Cette première confrontation à l’autre, à celui qui est resté, nous oblige à devoir faire le deuil de personnes que nous aimions mais qui ne nous aiment plus ou qui ne comprennent plus. Il faut s’attendre à des séparations lors d’un départ à l’étranger. Il faut s’attendre à ce que rien ne soit simple une fois sur place, car tout est à construire avec l’incertitude de se faire de nouveaux amis ou encore de réussir à s’intégrer dans une société avec de nouveaux codes à apprendre alors qu’ils sont souvent implicites et qu’il n’existe à priori pas de mode d’emploi pour les décrypter. Tout cela prend du temps et trois années sont à peine suffisantes pour pouvoir tirer un bilan de cette nouvelle vie toujours en construction. Ces expériences du départ et de l’intégration font grandir, certainement bien plus que tout autre expérience que nous aurions pu vivre si nous étions restés en France. Nous ne serons plus jamais les mêmes et c’est tant mieux. Car de cette expérience, pour ne parler que de moi, je confesse avoir gagné en tolérance et en écoute de l’autre. J’ai aussi appris à attendre et à persévérer. Je n’avais déjà pas peur de la solitude mais c’est aujourd’hui devenu plus que jamais une nécessité de me retrouver régulièrement seule avec-même. De cette solitude imposée, je me suis recentrée et je sais encore plus aujourd’hui ce qui me convient (ou ne me convient pas). J’ai donc beaucoup appris de moi-même et aussi des autres. Ces fameux autres qui nous poussent dans nos retranchements ou nous permettent d’évoluer. Le philosophe et écrivain français Jean-Paul Sartre disait « l’enfer, c’est les autres ». Pour moi, c’est tout le contraire : il faut pouvoir se confronter aux autres et à leur culture pour se confronter à l’altérité, cette altérité qui nous pousse malgré nous à évoluer et à devenir davantage conscients de nous-mêmes et de ce qui nous entoure.

1. La fille qui se trompait de train

Il était 17 heures et je revenais d’une journée d’étude passée à Stockholm. Mon train pour Karlstad m’attendait et j’avais prévu d’être chez moi vers 20 heures. Arrivée à la gare, je vois un train à quai, le même que celui d’où devait partir mon train pour Karlstad. Sans me poser plus de questions, je m’installe tranquillement dans ce train très confortable, ce qui est déjà un premier indice que quelque chose n’allait pas. En effet, les trains en direction de Karlstad sont souvent de vieux trains des années 1970. J’entame alors la discussion avec mon voisin et, soudain, je réalise que ce train que je viens de prendre et qui démarre est un train sans arrêts en direction de Göteborg ! Göteborg est à six heures de Stockholm et à trois heures plus loin de Karlstad qui se situe à mi-chemin entre les deux grandes villes suédoises ! Cela signifie que je vais arriver à 23h à Göteborg et que je vais devoir attendre le lendemain pour pouvoir rentrer chez moi ! Paniquée, je me précipite aussitôt auprès de la contrôleuse et lui explique dans un suédois hasardeux ma situation. Je la vois alors partir en trombe. J’imagine qu’elle est exaspérée. Elle court dans les couloirs du train sans m’adresser la parole. Je cours derrière elle en essayant de comprendre ce qu’il se passe. Elle s’enferme dans une petite cabine où je la vois passer des coups de fil en me regardant, avec un air que je perçois agacé. Je comprendrais si elle préfèrerait ignorer mon problème. Moi aussi je ne serai sûrement pas contente si j’étais à sa place. C’est ce à quoi je pense et crois vraiment à ce moment précis. Et je suis à deux doigts de m’effondrer. La contrôleuse a vraiment l’air énervée contre moi. Elle l’est sûrement d’ailleurs. Et me voilà bloquée dans un train durant six heures sans aucune autre affaire que mon ordinateur pour passer la nuit à Göteborg et sans la certitude de trouver un hôtel sur place. Quelques minutes plus tard, la contrôleuse revient vers moi, toute calme et toute souriante. Elle me pose la main sur mon épaule et me dit avec beaucoup de douceur qu’elle a réussi à trouver une solution pour moi et que le train va quand même s’arrêter à Karlstad, même si cela n’était pas prévu « car on ne peut pas te laisser dans cette situation ». Tout à coup, je réalise que ce que j’avais pris pour de la colère à mon égard chez la contrôleuse était en réalité un coup de stress et de l’angoisse vis-à-vis de ce qu’il m’arrivait. Elle était tout simplement empathique. Elle était partie à toute vitesse pour essayer de trouver une solution rapidement et non pas parce qu’elle ne voulait pas me parler ou parce qu’elle m’en voulait ! Il fallait tout simplement agir vite et c’est ce qu’elle avait fait. J’ai compris à ce moment là à quel point j’avais été conditionnée par une culture reposant sur le principe de la punition/culpabilité. Comme beaucoup d’autres enfants, j’avais été éduquée à croire que si je faisais une erreur, cela impliquait que l’on m’en veuille nécessairement, que je doive en assumer les conséquences et peut-être même être punie, en l’occurrence ici, en devant payer une nuit à Göteborg afin de reprendre un train le lendemain pour Karlstad. Cela faisait monter en moi des bouffées de culpabilité et de honte avec des questionnements qui remettaient en cause la personne que j’étais et générait des pensées négatives du style « t’es vraiment trop nulle, comment tu as pu te tromper aussi bêtement ». Mais ici, non, rien de cela. Car, finalement, cela arrive à tout le monde de se tromper. De ces erreurs, on apprend toujours et cela suffit amplement pour ne plus recommencer la prochaine fois. En Suède, j’ai toujours eu le droit à une deuxième chance. Que ce soit pour des relations, des examens ou des trains ratés. Je n’ai jamais été humiliée sous prétexte que je ne savais pas ou que j’étais différente. A mon sens, c’est la plus belle leçon de tolérance et d’humilité que j’ai reçue de toute ma vie : un train entier avec plusieurs centaines de personnes s’est arrêté pour me laisser descendre et continuer mon chemin.

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2. La policière empathique

Lors d’un de mes cours de langue, je suis amenée à échanger avec ma voisine suédoise sur l’emploi de nos rêves. Ma voisine de 29 ans m’explique alors qu’elle souhaite devenir agent de police. Étonnée par cette réponse, je lui demande en quoi ce métier correspond au job de ses rêves. A mon encore plus grand étonnement, elle me répond qu’elle est une personne qui éprouve énormément d’empathie et qu’elle ressent les difficultés des autres. Elle pense que ce sont des qualités essentielles pour le métier d’agent de police car, pour pouvoir aider les personnes à revenir sur le droit chemin, il faut pouvoir les comprendre et se mettre à leur place. Elle m’explique aussi qu’elle est une personne très positive et que c’est particulièrement important pour le métier de policier, car il faut pouvoir aider les gens à voir le bon côté des choses. En revanche, comme elle ne supporte pas le stress elle ne travaillera pas dans une grande ville comme Göteborg, Stockholm ou Malmö. J’écoute toujours cette jeune femme que je trouve fantastique. Et me revient alors en mémoire l’extrait d’une émission télévisée suédoise que j’avais vue il y a quelques mois et dans laquelle on apercevait des policiers prendre dans les bras un homme alcoolisé sur la voie publique. L’homme venait de perdre sa mère et noyait son chagrin dans l’alcool. Il était trois heures du matin. Et, au lieu de le verbaliser, les policiers lui faisaient un câlin en pleine rue et essayaient de trouver des solutions pour ne pas qu’il reste seul et éviter qu’il sombre davantage. J’en conclue que le métier de policier en Suède exige réellement d’être empathique et altruiste. Cela est finalement assez logique quand on y pense. Logique oui, mais certainement pas naturel lorsqu’on n’y a pas été habitué. Cette rencontre m’a en effet suffisamment étonnée pour réaliser que cela n’avait rien d’évident pour moi qui avait grandie en France avec d’autres croyances. Et pourtant, en Suède, il est nécessaire de posséder ces qualités humaines pour exercer le métier d’agent de police.

3. Des bottes sans pieds

Lorsque ma fille invite ses petites amies suédoises à la maison, je suis toujours étonnée par certains de leurs comportements. Le dernier en date est celui d’une petite fille de 5 ans que sa mère m’a confiée mais qui ne m’attend pas pour rejoindre ma fille et qui monte en quatrième vitesse les escaliers. J’arrive enfin en haut de l’escalier et j’aperçois la porte grande ouverte, devant sagement posés, les bottes de la petite-fille. Si pressée qu’elle était, elle a quand même pris le temps d’enlever ses chaussures avant d’entrer dans l’appartement et de les ranger côte à côte sans même que j’ai à lui demander de le faire. Cela m’a attendrie et j’ai pris une photo. Sur le moment, cela m’a semblé un peu absurde de prendre cette photo. Mais, aujourd’hui, je sais pourquoi j’ai voulu immortaliser cet instant. Je venais alors de comprendre le principe des règles sociales qui s’inscrivent chez l’individu dès l’enfance. En France, il est de bon ton qu’un enfant apprenne à dire « Bonjour madame/monsieur », « Oui, madame/monsieur », « s’il vous plait » et « merci ». Et nous conservons cette pratique pour la vie. C’est une règle de politesse et de société mais aussi un code culturel. En Suède, on ne dit pas ces mots là de la même manière mais il est d’usage d’enlever ses chaussures avant d’entrer chez soi, à l’école ou chez les autres. Cette règle s’inscrit dès le plus jeune âge et elle est répétée quotidiennement par tous les individus d’une même société. Tout le monde le fait, c’est comme ça : il s’agit d’une norme à la fois sociale et culturelle qu’il est donc possible d’inscrire chez l’individu dès le plus jeune âge par l’exemple, par la répétition ainsi que par la cohérence de la pratique à la maison et à l’école.

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Au travers de ces trois anecdotes, il apparaît que l’empathie, la cohérence et l’exemplarité font partie des valeurs fondamentales sur laquelle la société et la culture suédoises reposent. Ces valeurs sont inculqués dès le plus jeune âge comme dans n’importe quelle autre culture qui décide de transmettre telle ou telle valeur qu’elle juge bonne pour le fonctionnement de la société dans laquelle elle évolue. La bonne nouvelle est que si la majorité des individus n’est pas satisfaite de la société dans laquelle elle évolue, il est tout à fait possible de changer les fondamentaux d’une société à partir des valeurs que l’on souhaite transmettre à travers elle. La véritable question est comment y parvenir ? Peut-être en prenant déjà conscience du pouvoir de notre culture sur nos comportements ? Peut-être en se demandant ce que l’on souhaite pour soi-même et pour les autres ? Peut-être en commençant par soi-même et en faisant preuve d’exemplarité ? Peut-être en développant davantage notre empathie ? A vrai dire, je n’ai pas de réponse toute faite… mais cela mérite certainement réflexion !

2 réflexions sur “A la découverte de l’altérité

  1. Juliette

    Très intéressant. Voyager pour mieux se connaître… La vie est un voyage, « se déraciner  » est une expérience qui vous confronte à vous même en même temps qu’aux autres.
    Avez-vous connaissance des réflexions qui ont été menées sur les liens entre un système éducatif et la société qui le met en œuvre et qu’il façonne ? Par Célestin Freinet, instituteur revenu les poumons endommagés de la 1ère guerre mondiale. Mais bien d’autres.

    Aimé par 1 personne

    1. mathildegautier

      Vous avez tout à fait compris où je voulais en venir et je vous remercie pour votre retour. Je connais en effet ces réflexions et notamment celles de Célestin Freinet qui sont tout à fait passionnantes !

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