Le quotidien des enfants à la skola (école primaire)

Le fonctionnement de l’école publique en Suède -la « skola »- reste dans la continuité de la « förskola » (équivalent de l’école maternelle/crèche suédoise). Cette première année à la skola est dorénavant obligatoire depuis janvier 2019 pour les enfants qui auront 6 ans dans l’année. La première année « förskoleklass », équivalente à un mixte de la grande section maternelle et du CP français, laisse toujours la part belle au développement des compétences par le jeu, à la socialisation, à la collaboration et à l’acquisition des règles de vie en collectivité, tout en prenant en compte la personnalité de l’enfant. Le jeu reste central dans l’acquisition des savoirs, comme cela l’est d’ailleurs stipulé sur le site de Skolverket (équivalent du Ministère de l’Éducation nationale). Le but est ainsi d’adapter l’enfant à son nouvel environnement, de l’habituer aux apprentissages à la table et d’acquérir les règles de savoir-vivre à l’école. Mais comment cela se traduit-il concrètement au quotidien ? Quinze jours après la rentrée de ma fille à la skola, je vous livre mes premières impressions en tant que mère, pédagogue et observatrice.

La matinée à la skola

Il est 8h20. La sonnerie retentit dans la cour de récréation. Les enfants qui sont arrivés plus tôt (parfois dès 7h) se dirigent vers leur classe, seuls ou avec l’aide des « barnskötare » (assistants/surveillants). Les autres sont accompagnés de leurs parents qui les emmènent jusque dans la classe. Les enfants laissent à leur vestiaire leurs chaussures, leur manteau et leur collation qu’ils mangeront plus tard dans la matinée. Au vestiaire sont également rangés des affaires de rechange et on retrouve les grandes armoires chauffantes en cas de vêtements mouillés. Un verre est également attribué à chaque enfant dans les casiers afin qu’il puisse se servir à boire aisément sans avoir à demander à l’enseignante. Cette dernière accueille les enfants et les fait asseoir en rond sur le tapis installé devant le tableau : chaque enfant a une place attribuée dès le premier jour (les mêmes pour les places assises par terre et à la table). Quand tout le monde est installé, elle ferme la porte de sa classe et peut débuter sa matinée d’enseignement qui se décompose de manière très séquencée jusqu’à 13h30. La matinée se déroule ainsi, toujours dans le même ordre (les rituels rassurent et structurent l’enfant) :

  • 8h30 : les enfants se rassemblent en rond sur un tapis autour de l’enseignante pour chanter la « chanson du bonjour » où chacun se salue par son prénom. Il s’agit d’une activité de socialisation qui permet également d’apprendre le prénom de chacun.
  • Les enfants sont ensuite invités à choisir entre deux activités : le dessin ou le jeu de société. La première activité a pour objectif de développer la créativité tandis que la deuxième permet de développer des qualités sociales et d’écoute.
  • Puis, vers 9h15, c’est l’heure de « Sagostund », c’est-à-dire le temps du partage et de la lecture. Les enfants mangent la collation que leurs parents ont préparé (composée à la demande de l’enseignante de fruits ou d’un sandwich salé ou de légumes… les bonbons et le sucre sont interdits à l’école). Puis, l’enseignante lit une histoire puis échange avec les enfants. L’une des premières thématiques abordées fut celle de l’amitié et du respect de l’autre. Ma fille m’a ainsi expliquée ce que signifiait être un bon camarade pour les autres… mais aussi pour soi-même !
  • Pause avec la récréation du matin. Toutes les classes sont mélangées dans la cour de récréation mais les surveillants sont nombreux (moyenne de 3 surveillants pour 18 enfants dans l’école publique de ma fille).
  • Les enfants sont ensuite invités à un temps assis à table durant lequel ils aborderont une des disciplines suivantes : Anglais, Suédois (lecture, écriture), Mathématiques, S.O. (discipline qui englobe Histoire, Géographie, Religion, Société). L’apprentissage opère toujours par le jeu. Par exemple, pour l’apprentissage de l’anglais, les enfants vont s’amuser à comparer les objets de la même couleur (duck, lemon et sun) afin d’apprendre à la fois les couleurs et les objets. L’apprentissage procède ici par association d’idées. La durée du temps à la table augmentera dans les classes suivantes.   
  • Il est 11h30, c’est l’heure de déjeuner ! Les enfants se dirigent vers la cantine collective où toutes les classes se retrouvent pour déjeuner. Chacune des classes déjeune avec l’enseignante et l’équipe des « fritids ». Les enfants se servent eux-mêmes dans des grands bacs et débarrassent également leur assiette eux-mêmes. Tout comme à la förskola, le menu scolaire se compose d’une entrée et d’un plat principal, cuisinés sur place avec des produits frais biologiques. Les Suédois n’ont pas pour habitude de prendre un dessert. Une collation salée viendra plus tard vers 14h (« mellanmål » composé en général de pain, de gruyère, de jambon et de crudités avec un verre de lait).
  • Jeu libre dans la classe.
  • Il est 13h15 : on se rassemble de la même manière que la matin en arrivant pour chanter une chanson pour se dire au-revoir.

La journée d’école se finit donc à 13h30. Deux possibilités s’offrent aux parents en fonction de leurs activités : soit ceux qui ne travaillent pas doivent récupérer leurs enfants à partir de 13h30. Soit, il est possible de laisser son enfant l’après-midi aux « fritids » (jusqu’à 17h30).

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Aperçu d’une cuisine dans école suédoise (visible depuis l’extérieur)

L’après-midi est consacrée aux « fritids »

Les « fritids » signifient « loisirs » et consistent à occuper les enfants avec des activités collectives comme le sport, les activités artistiques (qui se résument malheureusement trop souvent à du coloriage ou à des perles à repasser), les jeux libres, les jeux de société et les sorties extérieures. Les enfants de la même classe se retrouvent ensemble : les âges sont donc mélangés durant l’après-midi pour favoriser l’entraide et la collaboration entre les plus petits et les plus grands. Une classe de fritids comprend une trentaine d’enfants pour trois adultes répartis sur deux grandes salles qui communiquent entre elles. L’une des salles est équipée d’une cuisine (pour le petit-déjeuner, le goûter et le déjeuner) ainsi que d’un canapé et d’un écran avec DVD pour les séances de film occasionnelles.

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Copyright : www. norrafritids.blogspot.com

La différence avec un centre de loisirs français est que les « fritidspedagog » qui animent les activités du matin avant l’école et de l’après-midi après l’école sont des enseignants titulaires dont la mission est de soutenir le développement de l’enfant et de développer des compétences sociales. Les fritidspedagog travaillent avec les enseignants et établissent en général ensemble un programme pédagogique qui se complète. Enfin, les fritidspedagog ont pour mission de rapporter tout problème qu’ils auraient pu noter dans le comportement d’un enfant et donc d’intervenir très vite en cas de difficulté majeure. A titre d’exemple, les fritidspedagog ont demandé aux enfants le premier jour d’école de réaliser un dessin pour se représenter avec leur famille, leur maison et un soleil. Les pédagogues ont ainsi pu observer s’il y avait des retards d’apprentissages mais aussi qu’elle était la psychologie de l’enfant, ses interactions dans la famille, la symbolique du foyer et du père (le soleil). Cet exercice a tout simplement pour objectif de prendre en compte l’enfant dans son individualité et de s’adapter à ses problématiques personnelles.

L’exercice du dessin est ensuite repris de manière collective par l’enseignante qui aborde la question des règles dans chacune des familles (« comment ça se passe dans vos familles respectives ? ») pour ensuite discuter des règles en classe et à l’école. La toute première semaine d’école a été consacrée à poser le cadre et les règles mais aussi à y faire participer activement les enfants comme dans tout projet démocratique, ce qui les implique directement et rend donc l’application des règles beaucoup plus facile au quotidien. Le projet de démocratie est au coeur de l’école suédoise : chaque enfant doit s’exprimer individuellement et les décisions sont prises de manière collégiales. Cela les prépare à devenir des adultes suédois responsables et indépendants.

Le suivi avec les parents

Le premier jour de la rentrée, les parents sont invités le soir même à une réunion avec l’enseignante pour expliquer le fonctionnement de l’année scolaire et répondre à toutes les questions des parents. A cette occasion, l’enseignante remet une pochette dans lequel sont conservés les papiers importants ainsi qu’un petit cahier de liaison pour y consigner les échanges avec les parents. De même, à la fin de chaque semaine, l’enseignante rend un compte-rendu dactylographié aux parents, ce qui leur permet de suivre les apprentissages de la classe. Parmi les papiers donnés le premier jour aux parents : un guide de fonctionnement de l’école, des demandes d’autorisation pour les prises de photos de l’enfant, des documents à compléter sur des allergies alimentaires éventuelles ou des régimes spécifiques ainsi qu’un guide pour lutter contre le harcèlement scolaire. Ce document est particulièrement intéressant car il implique à la fois les parents et les enfants dont la responsabilité est engagé pour lutter contre les violences à l’école. On y trouve une définition de ce qu’englobe la discrimination, le harcèlement et des comportements agressifs. On y explique aussi les comportements qui doivent alerter chez l’enfant victime de harcèlement. Enfin, un certain nombre de conseils sont donnés aux parents et aux enfants pour ne pas participer involontairement à des situations de harcèlement entre les enfants :

  • « Conduis-toi avec les autres comme tu aimerais que les autres se conduisent avec toi-même.
  • Parle avec les autres mais pas sur les autres. Ne répands pas de fausses rumeurs.
  •  Demande gentiment et encourage les autres.
  • Quand quelqu’un dit « STOP », tu dois le respecter. Un NON signifie NON.
  • Tout le monde a de l’importance. Comme il est bon que chacun soit différent !

En juillet 2019 est parue une étude scientifique conduite par des Suédois, des Américains et des Canadiens sur le harcèlement scolaire (« mobbning ») que la presse suédoise a beaucoup relayé. Celle-ci met en évidence que les harceleurs sont souvent eux-mêmes harcelés à la maison. Il est donc important que les parents montrent l’exemple pour enrayer ce phénomène mondial, amplifié par le numérique. En effet, le harcèlement scolaire, même s’il reste moins élevé qu’en France et que dans la plupart des pays du monde (comme on peut le voir ci-dessous), a légèrement augmenté en Suède pour l’année 2017-2018 en comparaison à 2001-2002 pour les enfants âgés de 11, 13 et 15 ans (Source : Folkhalsodata, 2018).

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Source : http://www.atlasocio.com/revue/societe/2018/harcelement-scolaire-130-millions-de-victimes-a-travers-le-monde.php

Les spécificités de l’école suédoise

La première spécificité de l’école suédoise est que tout, mais absolument tout, est gratuit : les cahiers, les livres, les stylos, les repas… Seuls les « fritids » qui ne sont pas obligatoires demandent une participation des parents (pour 12 heures par semaine, cela revient 950 SEK  par mois toujours compensé par l’aide du barnidrag qui s’élève à 1240 SEK pour un enfant). Les avantages de cette gratuité hormis l’aspect financier sont que les enfants n’ont pas à porter de cartables et ont tous les mêmes outils de travail, ce qui limite les jalousies. De même, il est interdit d’apporter des jouets personnels à l’école.

La pédagogie suédoise est basée sur la collaboration et le jeu. Toute notion de compétition est donc évacuée en supprimant notamment les évaluations dans les petites classes. Les évaluations apparaissent assez tard dans le système scolaire suédois et prennent de l’importance essentiellement au niveau « gymnasiet » (équivalent lycée français). De même, apparaissent dans les plus grandes classes des cours de « sciences de la maison et du consommateur » (cuisine, santé, écologie, environnement, gestion et économie au quotidien) et d’artisanat (tricot, couture, bricolage, design). Les disciplines intellectuelles telle que l’histoire de l’art ou les pratiques artistiques telles que nous les connaissons en France sont mises de côté au profit de disciplines plus appliquées comme le design et l’artisanat. La conception de l’école suédoise est tout à fait en cohérence avec la culture du pays et on retrouve les valeurs fortes qui structurent les individus au sein de la société suédoise : collaboration, esprit pratique et respect de l’individu. L’école sert surtout à préparer la vie en groupe, la vie en société et de les impliquer dans le projet de démocratie si chère à la Suède.

Deuxièmement, les enfants dont la langue maternelle n’est pas le suédois ont le droit de bénéficier un soutien dans leur langue maternelle. Ainsi, après en avoir fait la demande auprès de l’enseignante, une « modersmål lärare » (enseignante de langue maternelle) vient dorénavant une à plusieurs heures par semaine (en fonction des besoins) enseigner le français à ma fille. Cela permet de développer les deux langues en parallèle et d’éviter les confusions, notamment lors de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

Enfin, l’école suédoise est ouverte sur l’extérieur. Les grilles de l’école sont en permanence ouvertes sur la rue et il est possible de circuler librement dans la cour de l’école sans avoir à sonner, à taper sur un digicode ou à pousser une grille. Les nombreux surveillants présents en permanence durant les récréations cadrent les activités des enfants et renseignent les adultes. A ma connaissance, il n’y a jamais eu aucun problème ni aucune demande de la part des parents de faire autrement. D’un point de vue ethnographique, ce fonctionnement est tout à fait compréhensible et rejoint le mode de fonctionnement des Suédois qui revendiquent le droit à la nature : chacun a le droit de jouir librement de la nature, ainsi que des jardins « privatifs » (mais qui ne le sont donc pas en Suède même si dans les faits personne ne vient s’amuser dans votre jardin quand vous y êtes) à partir du moment où on respecte le bien commun. Pourquoi alors vouloir mettre des barrières si le monde extérieur appartient à tout le monde ?

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Extrait du livre « Jag ska börja skolan » (« Je commence l’école ») de Dan et Gullan Bornemark

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