L’enfant est-il roi en Suède ?

Cela fait un certain temps que je cherche à comprendre ce qui se cache derrière les croyances qui existent autour de l’enfant suédois et de son éducation. J’ai moi aussi lu des articles sur la question de l’enfant roi en Suède ou encore des commentaires de personnes disant que les enfants suédois faisaient ce qu’ils voulaient et rendaient les adultes esclaves de leur volonté. Le fait que les enfants aient des droits en Suède (loi votée en 1979 sur le respect de l’intégrité physique et morale de l’enfant), impliquerait donc qu’ils auraient l’autorisation de tout faire, qu’ils n’auraient ainsi plus aucune limite et se comporteraient comme de petits dictateurs. Pourtant, cela fait deux ans et demi que j’habite en Suède, que je fréquente régulièrement des enfants (je suis maman d’une enfant scolarisée dans le système public suédois) et je n’ai toujours pas croisé un de ces enfants là, ni de parents soumis à leur progéniture ou se plaignant de l’être. Les enfants suédois ne sont ni plus ni moins des enfants. Quant à leur relation avec les adultes, beaucoup basée sur la communication, elle apparaît apaisée et respectueuse de part et d’autre. Mais pourquoi donc parle-t-on alors d’enfants rois en Suède ? L’explication semble encore une fois se trouver du côté de l’étude des comportements sociaux et culturels. L’éducation est en effet une construction sociale et culturelle et n’est donc pas à l’abri de ce qu’on appelle des croyances. Ainsi, lorsqu’on s’attarde à observer l’éducation à la suédoise suivant le prisme de l’anthropologie et de la culture, on comprend mieux sur quoi repose ces croyances ethnocentriques.

Vivre en Suède, c’est vivre dans un monde où les enfants ne sont pas oubliés des adultes. Vive en Suède, c’est vivre entouré d’enfants. Ils sont là, partout, tout le temps. Les enfants font partie de la vie des Suédois et il est impossible de vivre sans eux. Si le pays possède un trésor, il s’agit bien de ses enfants. Le premier exemple que j’ai choisi illustre mon propos. Ainsi, lors d’un colloque organisé au Moderna museet à Stockholm sur les arts et la danse où des enfants étaient également présents, la conservatrice en chef du musée s’est d’abord adressée à eux en leur remerciant de participer à l’événement. La directrice de l’école de danse a continué en les remerciant d’être un public fantastique. Et la troisième intervenante s’est adressée aux adultes en expliquant qu’il était important que les enfants ne fassent pas qu’écouter, car nous étions en démocratie. Et, en démocratie, chaque individu à le droit de s’exprimer. Le ton était dit et tout était ainsi résumé dans un seul mot, celui de démocratie. En effet, les Suédois sont très attachés à ce concept au point d’en avoir fait une des valeurs fondamentales de l’école suédoise où que l’on soit dans le monde. Comme on peut d’ailleurs le lire sur la page de présentation du site internet de l‘école suédoise de Paris : « Un travail sur les valeurs fondamentales fait partie du quotidien. Nous travaillons régulièrement autour de notions telles que la démocratie, la tolérance ou l’environnement. » Cette seule phrase reflète tout simplement les valeurs de la société suédoise. Comme me le confiait un jour une enseignante de förskola : « Un enfant est bon par nature. Il ne sait rien, il a tout à apprendre. C’est à l’adulte de lui montrer ». C’est donc à l’adulte de transmettre ces valeurs à l’enfant afin de faire en sorte que la société suédoise continue à être ce qu’elle est.

Pour ce qui est de la tolérance, les förskola (équivalent des crèches/écoles maternelles), réalise un important travail pédagogique autour de la notion de différence (de soi-même et des autres). En voici un exemple avec cette fresque de robots que des enfants ont créée avec la même base de gommettes qu’ils ont adapté en fonction de qui ils sont. Comme on peut le voir sous la photo ci-dessous, les robots apparaissent tous différents. Au centre, une phrase que l’on retrouve souvent dans les institutions publiques (écoles, établissements d’enseignement supérieur, centres de formation, etc.) : « Alla är olika men lika viktiga » ce qui signifie « Tout le monde est différent mais pareillement important ».

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Copyright Mathilde Gautier

Cette citation est d’autant plus notable dans une société influencée par la loi de Jante, cette fameuse loi tacite d’origine norvégienne qui structure inconsciemment les sociétés scandinaves sur le principe de l’égalité absolue entre les individus et qui implique une entraide forte au sein de la communauté. La façon de considérer les enfants est d’ailleurs la même en Norvège ou au Danemark. Ce n’est pas un particularisme suédois que de considérer les enfants comme les égaux des adultes. Car qu’est-ce qu’un enfant sinon un adulte en devenir ?

Les sociétés scandinaves sont ainsi structurées suivant deux axes : l’un est la loi de Jante sublimée par la démocratie comme nous venons de le voir. L’autre axe est une société construite sur des valeurs protestantes (la Suède est un état laïque uniquement depuis 2000). Ces valeurs sont basées, entre autres, sur la responsabilité individuelle et l’égalité. Elles diffèrent fortement de la vision catholique où les notions de punition/culpabilité et de hiérarchie sont très prégnantes. Et ces fameuses croyances dont je parlais précédemment se construisent souvent autour de ces valeurs en fonction de nos cultures d’origine ou d’appartenance : lorsqu’on évalue une autre culture, on le fait en première intention suivant le prisme déformé de sa propre culture. Il faut donc parvenir à se décentrer pour éviter de rentrer dans le piège de l’ethnocentrisme qui nous fait émettre des jugements et des certitudes qui favorisent ce qu’on appelle les clichés.

Ainsi, suivant ces deux axes sur lesquels repose les fondements de la société suédoise actuelle, l’adulte se doit d’éduquer par l’exemple un enfant (principe d’égalité) tout en lui laissant la liberté d’être un enfant (principe d’individualité). Dire que l’enfant est roi en Suède est donc une incompréhension totale de la culture et de la société suédoises. A vrai dire, je ne comprends pas bien d’ailleurs ce qu’on entend par « enfant roi ». Cela n’a pas de sens dans une société horizontale où les principes hiérarchiques sont quasi inexistants et où l’informel constituent la base des relations interpersonnelles.

L’enfant en Suède est tout simplement considéré dans la loi comme l’égal de l’adulte à qui on doit le même respect dans son intégrité physique et morale. L’adulte a le droit et le devoir de lui montrer le chemin à emprunter pour continuer à vivre dans une société démocratique (expression de soi), tolérante (vis-à-vis des différences des autres) et respectueuse de la nature. Avoir un enfant implique une grande responsabilité ainsi qu’une grande disponibilité afin de lui transmettre ces valeurs fondamentales qui permettent le bon fonctionnement la société suédoise. La société suédoise est ainsi allée jusqu’à se structurer le plus possible sur le rythme des enfants (congé parental, horaires aménagés pour les salariés, jours enfants malades, etc.) et à garantir leurs droits dans la Constitution pour favoriser la mise en œuvre de ce projet de démocratie, au-delà des institutions qui en sont garantes. Et, cela, afin que chaque individu trouve sa place dans la société suédoise et puisse s’exprimer comme il le souhaite.

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