Codes de l’amitié à la suédoise

Il est parfois difficile de se faire des amis lorsqu’on est immigré. Il l’est peut-être encore plus avec un-e suédois-e. Nombre de Français expatriés ou immigrés pourront le confirmer : il est parfois plus simple de fréquenter d’autres nationalités que celle du pays d’accueil pour se faire des amis. Les suédois ont beau être des personnes très agréables et charmantes au prime abord, il est parfois difficile d’aller plus loin dans la relation de façade. A quoi cela est-il dû ? Avons-nous la même définition de l’amitié ? Les Suédois ont-ils des amis ? Comment devenir ami avec des Suédois ? Et qu’en pensent les Suédois eux-mêmes ?

Je ne parlerai ici que de mon expérience personnelle. Et il se peut bien sûr que cela soit propre à la région de la Suède dans laquelle j’habite, le Värmland. Mais ce phénomène est suffisamment récurrent et partagé par le plus grand nombre des étrangers que je fréquente (toutes nationalités confondues) pour penser que c’est une tendance de fond.

Pourquoi est-ce si difficile de se faire des amis suédois ?

Il faut tout d’abord savoir qu’en Suède, les pauses pour les salariés en entreprise sont obligatoires et sont à des heures précises. En général, il faut s’arrêter de 9h30 à 10h puis de 14h30 à 15h pour procéder au rituel de la machine à café entre collègues. C’est le moment de sociabilisation par excellence. Tous les jours, à la même heure. Cela peut notamment expliquer que nos collègues suédois n’ont pas envie de socialiser après leur journée de pauses fika et qu’ils ont surtout envie de rentrer chez eux pour regarder la télé.

Une autre donnée culturelle importante à prendre en compte (et qui peut être un frein dans la construction d’une amitié spontanée) est la peur redoutable du conflit, propre à la culture suédoise. Cela implique qu’il faille tout le temps être agréable, empathique et conciliant… pour ne pas perdre la face. Le soir venu, qui n’a pas envie d’être juste soi-même et de manger des chips en faisant du bruit et en mettant des miettes partout sur son canapé sans que cela ne dérange quiconque.

Qui initie la relation ?

Les suédois que je côtoie sont soit mes voisins, soit des collègues, soit des enseignants (SFI, SAS), soit les parents des enfants de la förskola. Le quotidien partagé avec ces personnes est toujours très agréable et sans heurts : beaucoup de politesse, d’écoute, d’entraide, de sourires… Mais comment aller plus loin dans la relation ? A mon sens, il faut s’intéresser aux loisirs et hobbies de la personne. Si vous avez envie de lier davantage avec votre collègue qui est passionnée de yoga, allez au même cours qu’elle ! Le secret est dans la fréquentation quasi quotidienne de l’autre. Vous finissez par faire partie des meubles, en quelque sorte. Il se peut que vous commenciez alors une amitié en vous fréquentant en dehors des cours mais toujours à l’extérieur (balade en forêt, restaurant). Un conseil : il vaut mieux attendre que l’on nous propose plutôt que d’être force de proposition. A chaque fois que j’ai voulu initié la relation, cela a induit un comportement de fuite chez mon interlocuteur. A ce jour, je ne sais toujours pas pourquoi. Je pense que cela vient du besoin de maîtrise et de structure qui est très fort dans la culture suédoise (et qui induit une certaine rigidité).

Enfin (peut-être après plusieurs mois), ce jour tant attendu arrive : votre future ami-e suédois-e vous proposera de prendre un fika chez lui/elle et ce sera alors (presque) gagné. Lorsqu’un-e suédois-e vous propose de venir chez lui/elle, c’est qu’il/elle a suffisamment confiance pour vous montrer son intimité. Les enfants sont aussi un bon facteur d’intégration. Quand ils demandent à jouer ensemble, les parents sont obligés de se côtoyer un minimum… pour le pire et le meilleur !

Comment savoir si la relation peut et doit être entretenue ?

Ça y est, on va invité à prendre un fika ou à diner un samedi soir !

Vous voilà donc assis-e dans le canapé confortable de la jolie maison toute propre en bois meublée Ikea à siroter un café au lait avec des kanellbullar ou encore à boire votre coupe de champagne en attendant le hamburger fait maison qui se prépare tous ensemble. Vous n’aurez pas oublié d’apporter des chocolats, une plante (orchidée en général) ou un objet de décoration (un bougeoir, un vase ou une carafe) pour remercier de l’invitation. Il est également important d’arriver à l’heure et d’enlever ses chaussures dans l’entrée. Enfin, si c’est un samedi soir, il vaut mieux éviter de refuser un verre d’alcool au risque de paraître impoli. On se sert aussi soi-même mais jamais avant qu’on nous l’ait proposé. Les règles ont été respectées ? C’est un bon début.

La soirée ou le fika se passe bien. Vous parlez de tout et de rien de manière très fluide et intime. C’est agréable et confortable. Vous vous quittez en faisant un kram (hug… pas de bisous en Suède !) et en vous remerciant chaleureusement. Le lendemain, il convient d’envoyer un texto de remerciement. Et il faudra remercier une fois encore la prochaine fois que vous vous verrez. Vous vous dites que ça y est, vous avez conquis le cœur d’un-e suédois-e et que vous allez pouvoir passer vos vacances ensemble à faire des barbecues dans le jardin de la jolie stuga familiale au bord du lac ou en pleine forêt suédoise. Vous vous lancez alors dans l’invitation de réciprocité. Et c’est là que les choses se corsent…

Votre ami-e vous répond donc positivement à votre invitation en vous disant qu’il/elle vous enverra un texto pour vous confirmer l’heure et vous attendez toujours… il peut ainsi se passer des semaines sans qu’il ne se passe rien et que vous continuiez à côtoyer votre « ami-e » comme si de rien n’était au travail ou à l’école. Vous ne comprenez rien et vous n’osez rien dire (il vaut mieux d’ailleurs éviter tout conflit ou éviter de mettre mal à l’aise votre « ami-e », ce qui pourrait alors briser définitivement la possibilité d’une relation d’amitié). Et puis, un jour, il/elle se décide et vous invite de nouveau. Et la relation reprend là où elle s’était arrêtée parce qu’il/elle en a décidé ainsi. Ou plutôt vous laisse une deuxième chance. Mais que s’est-il donc passé entre la première et la deuxième invitation ?

L’amitié à la suédoise

Cela n’est que mon avis mais j’ai le sentiment que les suédois sont très exigeants. D’abord, très exigeants envers eux-mêmes. Et donc forcément envers les autres. Ils ont une perception de la relation à l’autre très forte. Lorsqu’on donne son amitié, c’est en quelque sorte pour la vie. Il se peut que vous ayez dit quelque chose de blessant (l’ironie est par exemple très mal perçue et souvent incomprise) ou eu un comportement inapproprié sans même le savoir. J’ai par exemple ainsi appris (à mes dépends) qu’il fallait partir de chez des suédois avant 17h car le reste de la soirée est consacrée aux enfants et qu’un fika durait en général deux heures mais rarement au-delà. Il faut également éviter de couper la parole et de s’imposer dans la conversation car c’est le summum de l’impolitesse. Il vaut mieux aussi éviter d’imposer son point de vue. Ce qui est tout à fait propre à la culture française (refaire le monde, vouloir convaincre qu’on a raison) est tout à fait inadapté à la culture suédoise. Chacun a le droit de penser ce qu’il veut et vous êtes bien libre de penser ce que vous voulez tant que vous n’embêtez pas les autres avec vos idées. Vous avez donc fait une faute interculturelle sans même vous en rendre compte. Cela n’a rien de grave ou de définitif en soi mais il faut donc regagner la confiance. L’amitié à la suédoise repose sur le principe de la loyauté et sur le fait de ne jamais décevoir l’autre. Et si on déçoit vraiment, c’est finit pour la vie. Cela demande donc un engagement fort et, comme tout engagement, cela prend du temps et, surtout, se réfléchit lonnnnngueeeeement.

Il est également plus difficile de se faire des amis à 40 ans qu’à 20 ans car les parents suédois consacrent tout leur temps à leur famille et n’ont pas de place pour de nouvelles amitiés qui prennent donc nécessairement du temps à construire. J’ai d’ailleurs souvent entendu des adultes suédois parler de leur « bästis », c’est-à-dire de leur meilleur ami qu’ils connaissent en général depuis l’enfance et avec lequel ils ont une relation exclusive. Cela peut sembler puéril mais c’est à prendre en réalité très sérieux. Et quand on demande directement aux suédois comment se faire des amis en Suède, ils ne comprennent pas où on veut en venir et pourquoi on trouve cela si difficile ! Leur rapport à l’amitié est culturel et induit par conséquent des codes de conduite inconscients et silencieux (pour faire référence au « langage silencieux » de l’anthropologue E.T. Hall).

D’autres aspects tacites entrent en compte aussi pour établir une relation dans la durée avec un-e suédois-e.

Un-e suédois-e ne vous dira jamais directement ce qui ne va pas et rarement essayera de vous le faire comprendre : soit ça marche, soit ça ne marche pas mais toujours selon ses critères à lui/elle.

Tout d’abord, il se peut que vous ayez dit quelque chose qui l’est blessé-e (sans le savoir) ou que votre intérieur puisse déstabiliser votre hôte selon ses propres critères. J’ai entendu une maman suédoise me confier qu’elle ne voulait plus fréquenter une autre maman de la förskola car elle trouvait que son intérieur était trop sale et désordonné. Elle me l’a donc dit à moi mais je ne suis pas certaine que la maman concernée soit au courant de cette situation… cela pourrait engendrer un conflit et donc personne n’ose rien dire.

Toujours sur la question de l’intérieur de la maison. Un jour, j’ai lu un texte dans un manuel de suédois qui mettait en scène le début d’une amitié entre une suédoise et une iranienne. La suédoise était invitée pour la première fois chez son amie iranienne. Elle était très impressionnée par l’intérieur luxuriant et finalement décidait de ne plus donner suite à la relation car elle trouvait son intérieur Ikea bien fade comparé à celui de son « amie » iranienne. Comment l’inviter en retour dans ces conditions ? Tout cela peut sembler exagéré mais cela l’est en réalité à peine.

Enfin, il faut savoir que les voisins suédois s’évitent entre eux car ils pourraient être « nyfiken » (curieux) et c’est tout à fait inenvisageable pour un-e suédois-e qui tient plus que tout à son intimité, c’est-à-dire son intérieur. C’est aussi la raison pour laquelle, les fenêtres des suédois-es sont toujours décorés avec des plantes, des orchidées, des bibelots et surtout des lampes ou des bougies : on bouche ainsi la vue pour éviter les regards curieux. Difficile dans ces conditions d’envisager une amitié avec ses voisins. En revanche, il est tout à fait possible d’entretenir de très bonnes relations et notamment des relations d’entraide tout à fait appréciables quand on est nouvel arrivant et qu’on ne connaît rien de son nouvel environnement.

Bref, si vous aimez les relations spontanées, rapidement intenses et joyeuses mais souvent éphémères qu’induisent la culture latine, passez votre chemin. Vous l’aurez compris : construire une amitié avec un-e suédois-e prend du temps, parfois des années. Cela demande de s’investir dans la relation et de soigner son intérieur, signe de respect pour son ami-e (et pour soi-même). Mais, une fois que l’amitié est construite et qu’elle est réciproque, vous pourrez compter sur votre ami-e pour la vie ! Et ça, ça n’a pas de prix 🙂

20170621_162745
KRAM (=câlin) sculptures dans un des parcs de la ville de Karlstad

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s