Le droit des enfants en Suède

Le 29 novembre 2018 marque un jour historique dans l’avancée des droits humains en France. Ce même jour les députés français ont discuté en première lecture d’un projet de loi à l’Assemblée nationale qui condamne les violences éducatives ordinaires, c’est-à-dire toutes les formes de violences psychiques ou physiques sur les enfants. La France sera peut-être bientôt ainsi le 55ème pays à se doter d’une loi pour protéger les enfants. Seuls quatre pays en Europe -Angleterre, Italie, Belgique et République Tchèque- n’ont pas encore voté cette loi qui représente pourtant une véritable avancée en termes de respect à la vie humaine et de l’égalité entre les individus. Pour autant le scepticisme est majoritaire en France : selon une étude de 2012, on compte « 8% de parents non violents » (aucune fessée ni légère claque ni tape quelconque) en France  (source : Delanoë, 2017 : 221) et 70% se disent contre cette loi selon un sondage du Figaro en 2015. Pourquoi compte-t-on autant de réfractaires en France alors même que cette loi est à portée symbolique et ne sanctionne pas les parents ? Pourquoi une telle loi est-elle nécessaire ? C’est en étudiant l’histoire de la Suède et le fonctionnement de cette société scandinave que l’on pourra y trouver des clefs de compréhension. La Suède est le premier pays à avoir voté une loi similaire en 1979. Nous avons aujourd’hui le recul sur une génération (40 ans) pour en mesurer les effets sur la société suédoise toute entière.

Au préalable, je tiens à préciser que mon propos n’est pas de parler ici de méthode éducative ou de bienveillance. Je propose une lecture anthropologique issue de mes observations du terrain (j’habite depuis deux ans en Suède). Je précise que les statistiques et les chiffres que je cite sont tous issus d’études scientifiques ou de bureaux de statistiques (liens vers les sites ou sources citées). Docteur en Art et en Culturel studies, je m’inscris dans une démarche anthropologique qui consiste à étudier des phénomènes de société pour essayer de les comprendre afin de faire avancer une réflexion sur un sujet en particulier, en l’occurrence ici, comment on pense et comment on fait avancer le droit des enfants dans une société.

La loi de 1979

Avant le vote de la loi de 1979, la Suède s’est beaucoup penchée sur la question des enfants. Plusieurs éléments sont à prendre en compte pour comprendre le contexte de la société suédoise et ce qui a rendu possible cette loi avant même que les études en neurosciences (voir les travaux notamment de Catherine Gueguen) mettent en évidence la nécessité d’une éducation sans violences pour permettre au cerveau de l’enfant de se développer correctement.

Tout d’abord, on sait aujourd’hui que la femme jouait un rôle important en tant que chef dans certaines tribus viking. Le statut de la femme n’était donc pas considéré comme inférieur à celui de l’homme bien avant d’autres sociétés en occident. Les droits de la femme ont été pionniers en Suède comme on peut le voir sur le tableau ci-dessous. Cette équité entre les hommes et les femmes perdure et la Suède est aujourd’hui le cinquième pays au monde où l’on enregistre le moins d’inégalités entre les hommes et les femmes (source : EIGE, 2017).

Lois et décisions clefs Suède France
École primaire mixte obligatoire 1842 1957 (elle devient légale mais pas obligatoire)
Les hommes n’ont plus le droit de discipline sur leur femme 1864 Pas de loi à proprement parlé mais le mari n’est plus considéré comme le seul chef de famille en 1965
Première femme à réussir un examen académique 1871 1873
Droit de vote donné aux femmes 1919-1921 1944 mais la question avait déjà été abordée durant la Révolution française
Contraception autorisée 1938 1967 (Loi Neuwirth)
Les femmes ne peuvent pas être licenciés si elles sont enceintes ou si elles se marient 1939 1975 puis 1993
Le congé parental légal est partagé entre les deux parents 1974 Choix relevant de la sphère familiale. Il n’y a pas de congé parental légal mais un congé maternité. Débat en cours.
L’avortement est autorisé Première loi datant de 1938 puis entérinée définitivement en 1974 (jusqu’à 18 semaines de grossesse) 1975
Les femmes peuvent choisir leur nom de famille après s’être mariée 1982 2005

Tableau comparatif des principales avancées sur la question des droits de la femme en Suède et en France du XIXe au XXIe siècle

A cela s’ajoute que la société suédoise repose sur une loi tacite partagée par tous les peuples scandinaves dite « Jantelagen » dont la substance se résume à ce qu’aucun individu soit supérieur à un autre (d’ailleurs, la Suède n’a pas connu de guerre depuis plus de 200 ans). La société suédoise prohibe ainsi en quelque sorte des comportements de domination ou de rapports de force entre les individus, ce qui facilite la réflexion sur la place de l’enfant dans la société. Certains parleront même de « société horizontale » où il existe très peu de hiérarchie, notamment dans la sphère professionnelle. Enfin, Ellen Key, une sociologue suédoise avait initié le débat à la fin du 19e siècle en militant pour les droits des femmes et des enfants de manière indissociable. Cette réflexion autour des droits de l’enfant s’inscrit dans une société qui est prête à changer de paradigme éducatif dans les années 1980.

En 1971, la Suède est marquée par un incident : une petite fille meure sur les coups de son beau-père et de sa mère suite à une punition corporelle. Pourtant plus de 90% des parents sont contre une loi interdisant les châtiments corporels et psychiques. Mais le Parlement va jusqu’au bout de sa volonté d’abroger ce droit de correction et fait ajouter finalement un paragraphe au Code de la famille (approuvé à 259 voix et 6 contre) : « Les enfants ont le droit à l’attention, au soin, à la sécurité et à une bonne éducation. Les enfants doivent être traités en respectant leur personne et leur individualité et ne doivent pas être l’objet de punitions corporels ou d’autres traitements blessants ou humiliants » (Delanoë, 2017 : 194). Tout comme pour la loi qui vient d’être votée en France, il n’existe pas de sanction à l’égard des parents car le but est de les sensibiliser. De plus, l’absence de sanction favorise l’intervention précoce dans les familles. Les parents reçoivent aides, conseils et soutiens, et ne font pas l’objet de poursuites.

Évolution de la société suédoise et conséquences de la loi

Il a fallu environ une quinzaine d’années pour faire évoluer les mentalités en Suède. Mais les résultats sont là : à ce jour, on compte trois fois moins d’enfants placés en Suède qu’en France proportionnellement au nombre d’habitants. Un autre chiffre édifiant : sur les dix dernières années, seuls 4 enfants sont morts en Suède sous les coups de leurs parents (soit un ratio de 0,0004 rapporté à la population) contre 7 300 en France (ratio de 0,01) (source : Même qu’on naît imbattables !, documentaire Marion Cuerq et Elsa Moley, 2018). Enfin, si on ne peut pas établir de lien direct entre éducation et criminalité, on peut néanmoins noter que le taux d’incarcération ne cesse de diminuer tout comme en Finlande qui a adopté la même loi en 1983, ce qui corrobore en revanche les thèses d’Alice Miller : les racines de la violence débutent dans l’enfance et la violence engendre la violence.

oip-graphique-suede-fr-fin

Aujourd’hui, il semblerait complètement incongru de frapper son enfant. Au dernier rapport commandé par le gouvernement suédois, 95% de parents suédois sont opposés aujourd’hui aux châtiments corporels. L’enfant est considéré comme l’égal de l’adulte dans la mesure où il ne bénéficie pas d’un traitement différent : on respecte l’enfant de la même manière que l’on respecte l’adulte. On communique donc avec lui comme on communiquerait avec des adultes. Par exemple, lorsqu’un enfant fait une crise dans un espace public (ce qui est assez rare au vu de mes observations), on voit le parent se mettre à la hauteur de l’enfant, le prendre dans les bras et discuter avec lui pour essayer de le comprendre et de l’apaiser. Le simple fait de mettre des mots sur l’émotion est assez efficace, la crise se dissipe alors assez rapidement et tout le monde passe à autre chose sans aucune difficulté quelconque. C’est le mode de fonctionnement des Suédois qui peut d’ailleurs être naturellement transmis aux migrants lors des cours obligatoires de langue. Lors d’un de ces cours de langue et d’intégration, on m’a demandé comment faisaient les Suédois avec leurs enfants. La réponse qui a été donnée par l’enseignante fut la suivante : « Nous parlons, les parents suédois parlent beaucoup avec leurs enfants ». Les parents suédois discutent en effet beaucoup et cela dès le plus jeune âge. A cela s’ajoute que les parents suédois ne cherchent pas à tous prix faire correspondre leurs besoins à ceux de leurs enfants. Si tout le monde a besoin de dormir, on pratique le « cododo ». Il n’est pas rare de voir le bébé dormir dans une espèce de couffin entre les deux parents (on les trouve en vente partout dans les magasins de puériculture suédois ou il est courant que les mères en fabriquent elles-mêmes) ou encore les plus grands dormir dans le lit parental. Cela m’avait d’ailleurs marquée lorsque j’étais allé chez un ami suédois qui vivait seul avec son fils de 5 ans. Il n’y avait qu’un seul lit double qu’il partageait avec son fils. Cela n’est qu’un exemple parmi tant d’autre et cela ne choque personne car tout le monde sait que cela finira par passer un jour et que l’enfant prendra de toute manière son envol. La Suède est d’ailleurs le pays de l’UE où les jeunes partent le plus tôt de chez leurs parents : à 20,7 ans en moyenne, contre 23,8 ans en France, et 26,1 ans dans l’ensemble des pays membres (Source : European Youth in a Global Context 2007). Il semblerait qu’une éducation à la suédoise favoriserait donc aussi l’autonomie.

Cette évolution sociétale se traduit également par un aménagement du quotidien des Suédois qui facilite, il est vrai, la vie des parents. La société suédoise est organisée autour de la vie des familles avec des actions concrètes. A titre d’exemple :

  • Les horaires de travail sont aménagés aux besoins des enfants (on commence tôt à partir de 7h30 et on finit en général maximum 17h30 sachant qu’il fait alors déjà nuit depuis deux heures en hiver);
  • Les parents peuvent s’absenter jusqu’à 5 jours consécutifs sans justificatif en cas de maladie de leur enfant;
  • La förskola (équivalent de crèche/école maternelle pour les enfants âgés entre 1 et 6 ans) prend le relais dans l’apprentissage des règles du savoir-vivre ensemble facilité par un personnel présent et nombreux (en fonction des communes et des förskola, on compte environ 1 enseignant pour 8 enfants). L’apprentissage de la lecture et de l’écriture n’interviennent vraiment qu’en primaire. Le temps passé en extérieur (qu’il pleuve, neige ou vente) est de 2 heures minimum par jour ce qui permet à l’enfant de se dépenser de manière correcte. Enfin, les horaires de l’école maternelle s’adaptent aux horaires des parents;
  • Le congé parental est d’un an minimum à partager entre les deux parents (le salaire est conservé à hauteur de 80%);
  • Les papas suédois sont très présents dans l’éducation des enfants et il n’y a pas de rôle genré à la maison ou à l’école. Pour l’anecdote, il n’est pas rare de voir des petits garçons suédois avec du vernis à ongle rouge ou encore des bagues au doigt ou encore des lunettes à paillettes rose sans que personne ne fasse de quelconque commentaire;
  • Un contrôle social et des règles de société forts régulent les comportements à risque. Pour donner un exemple : le samedi est le jour consacré aux bonbons. Les enfants comme les adultes peuvent manger des bonbons mais uniquement le samedi. Tout le monde a intégré cette règle qui relève dorénavant de la culture et qui facilite le quotidien des parents qui n’ont pas à se battre pour éviter d’éventuels conflits autour de friandises : oui aux bonbons mais uniquement le samedi. Une règle est beaucoup plus facile à respecter qu’un interdit qu’il est toujours plus tentant d’enfreindre. Au final, lorsque la culture intègre un comportement comme une règle de société, cela devient plus naturel et finalement plus facile pour tout le monde.

La loi de 1979 a ainsi uniquement permis une révolution culturelle et sociétale par une prise de conscience collective. Et pour ceux qui se montreraient sceptiques, le retour des personnes âgées d’une cinquantaine d’années, élevées avant la loi de 1979 et qui ont elles-mêmes élevées leurs enfants sous cette loi, est instructif car il est toujours très positif. L’une d’entre elle m’a un jour confiée : « En quoi taper un enfant le rend-il meilleur ? »

© Mathilde Gautier

Pour ceux qui voudraient en savoir davantage, je conseille le documentaire « Même qu’on nait imbattables ! » de Marion Cuerq et d’Elsa Moley : elles y dressent un portrait de la Suède et des petits suédois, et montrent les conséquences du vote de la loi de 1979 sur la société suédoise quarante ans plus tard.

Une réflexion sur “Le droit des enfants en Suède

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s