Le lagom vu depuis la Suède

Le lagom : un sujet à la mode

Avant de partir vivre en Suède, je travaillais, entre autres, dans la veille. Mon métier consistait à chercher, trouver et croiser toutes les informations que je pouvais obtenir sur un sujet donné pour en faire une synthèse, faire ressortir des tendances, etc., ce que je continue à faire entre autres avec ce blog et sa page Facebook associée. A force de recueillir des informations sur la Suède, il devient manifeste que des sujets sont plus prisés que d’autres. L’un d’entre eux est le « lagom ». Il n’y a pas un mois sans que je ne déniche un nouvel article sur ce fameux lagom qui déchaîne la plume des journalistes francophones. En lisant ces articles, je dois avouer que je ne comprends pas toujours ce que cherchent à démontrer les journalistes. A mon sens, certains colportent davantage de stéréotypes que de vérités.

Plusieurs poncifs au sujet du lagom reviennent systématiquement dans la presse grand public. Le lagom est souvent perçu comme un mode de vie de la mesure, finalement assez ennuyeux où il ne se passe rien car l’excès serait mal perçu, voire prohibé. Le secret de la vie paisible des Suédois reposerait sur les attitudes suivantes : on mange peu et bio, on ne consomme pas de luxe, on passe sa vie dans la nature en famille ou à méditer, on est gentil et poli avec tout le monde, on fait la fête avec modération, on s’habille simplement et si possible avec des vêtements recyclés, on fuit le sophistiqué et les armoires trop pleines. En réalité, les choses sont un peu plus nuancées que cela.

Je vais tenter ici d’analyser ce qu’on entend par « lagom « alors même que les Suédois ne comprennent pas vraiment ce qu’on cherche à comprendre lorsqu’on aborde avec eux la question du lagom. Pour eux « lagom », signifie « ni trop, ni trop peu ». Bref, il s’agit d’une mesure qui résulterait davantage du code implicite de la Loi de Jante : on est dans la norme et, pour le rester, il faut adopter une certaine forme d’équilibre de vie. Le lagom tel qu’on peut le percevoir chez les Suédois relève, à mon sens, davantage d’un fonctionnement sociétal qu’individuel. Il est là encore question de culture, de norme structurée par une communauté plutôt que de comportement orienté vers le bien-être individuel. Il a donc fallu observer le comportement des Suédois pour essayer de comprendre ce qu’on met derrière ce terme. Encore une fois, je ne parle que de ce que je connais et de ce que j’ai pu observer là où je vis, depuis le cœur historique de la Suède.

Une offre mesurée mais pas forcément « ecohealthy »

Dans la plupart des magasins, le choix est volontairement restreint, ce qui offre en réalité une certaine liberté car on n’a pas besoin de renoncer à trop de possibilités. Pour donner un exemple, dans les supermarchés (y compris dans les très grandes surfaces), on ne trouvera que trois marques d’eau minérale non gazeuse (une norvégienne, une suédoise et, occasionnellement, une française).

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Pour ce qui est de l’alimentation, les Suédois ont un comportement de l’ordre de la restriction alternée par des phases d’excès. C’est-à-dire qu’ils vont se priver de certains aliments, voire les censurer, et craquer à certains moments de manière très ritualisé. Ainsi, le samedi est consacré au sucre et à l’alcool. Il est souvent impossible de proposer une pâtisserie en semaine à un Suédois qui se réserve pour le samedi, jour de tous les excès. Les enfants mangent certes des bonbons mais uniquement le samedi. Le rituel se poursuit ainsi à l’âge adulte. De même, après avoir passé plusieurs soirées avec des Suédois, j’ai pu constater à chaque fois qu’ils ne cherchaient absolument pas à contrôler leur consommation d’alcool… bien au contraire ! Enfin, les Suédois sont les deuxièmes plus gros consommateurs de café au monde, après la Finlande (source unboncafe.fr). Pour le coup, on est carrément dans l’excès quotidien si on réfléchit par rapport à la norme française (mais pas forcément par rapport à la norme scandinave) : en moyenne, les Suédois boivent environ 5 tasses de café par personne par jour à l’occasion principalement de leur pause ritualisée du Fika, soit 12,1 kilo de café par habitant par an… lagom, vraiment ?

Une consommation non cumulative 

Les Suédois ont pour l’habitude de revendre ou de donner leurs anciennes affaires (vêtements, meubles, objets) avant d’acheter son remplaçant sur leur Ebay national « Blocket » ou via les « marketplaces » sur Facebook. Tout est recyclé ou retrouve une seconde vie. Quant à l’habillement, les Suédoises sont plutôt coquettes et changent régulièrement de tenue vestimentaire, pas forcément toujours pour des vêtements de qualité (on est tout de même au pays d’H&M) Elles apprécient néanmoins les accessoires de luxe. Cela reste toutefois discret et il n’y a jamais de tape à l’œil, Loi de Jante, oblige : il ne faut pas sortir de la norme ou se faire trop remarquer. C’est d’ailleurs peut-être aussi vraisemblablement pour cette raison que les Suédoises privilégient les couleurs sombres dans le choix de leur habillement.

Les Suédois consomment donc mais n’accumulent pas. Avant de changer de décoration, on se débarrasse de l’ancienne de manière responsable. De même, vous ne verrez ainsi jamais un Suédois bourrer son caddie au supermarché pour la semaine. Non, le Suédois achète uniquement ce dont il a besoin pour deux ou trois jours puis, il retourne au supermarché acheter ce dont il a besoin. En revanche, les intérieurs des Suédois ne sont pas tous épurés comme les journalistes voudraient nous le faire croire. Les Suédois adorent mettre des plantes et des bougies partout (que l’on trouve d’ailleurs chez Ikea) et des lampes à leur fenêtre. De même, ils sont très friands de décoration de Noël. Leur confort est essentiel surtout lorsqu’il est fait si froid dehors : ils aiment traîner dans leur plaid sur leur canapé, le tout éclairé par des photophores qui donnent une ambiance cosy (« mysig »). Pour ce qui est des matériaux, on reste sur des matériaux bruts tels que le bois et des couleurs claires (blanc, gris clair). Mais cela est tout à fait logique lorsqu’on sait que la Suède détient 17,6% de l’ensemble des surfaces forestières de l’Union européenne et à quel point la luminosité manque en hiver. Rien à voir donc avec ce qu’on voudrait nous faire croire concernant le lagom.

La nature, davantage un besoin qu’une « lagomitude »

 Les Suédois adorent la nature, cela est tout à fait exact. Les promenades en forêt le week-end à cueillir des champignons ou des myrtilles, faire du patin à glace l’hiver sur le lac gelé font partie de la culture suédoise. La nature omniprésente est une condition nécessaire au bien-être des Suédois. Pour le vivre moi aussi au quotidien, je ne pourrai plus m’en passer aujourd’hui. Les forces de la nature sont puissantes et les vivre au quotidien procure en réalité une certaine humilité. Nous sommes à la base des animaux, des êtres nomades, des cueilleurs chasseurs et nous vivions, il y a bien des années de cela, en complète dépendance avec notre environnement. C’est un tropisme de l’homme moderne que de croire que la nature est uniquement faite pour le monde rural.

La mesure, une manière de vivre ses émotions

J’ai souvent lu que les Suédois n’exprimaient par leurs émotions et qu’on ne savait jamais ce qu’ils pensaient. En réalité, il me semble que cela est plus subtil. En effet, les Suédois gèrent différemment leurs émotions que les habitants des pays latins. Je n’ai, pour ma part, rencontré que des Suédois extrêmement spontanés dans leur joie. Ils rient beaucoup et partagent avec empathie votre propre bonheur. C’est un vrai plaisir que de côtoyer des Suédois qui sont toujours souriants et agréables. Pour donner un exemple concernant leur empathie, les deux fois où je me suis permise de pleurer avec eux car une émotion devenait trop forte, ils se sont alors mis à pleurer avec moi. Ils apprécient également qu’on dise lorsqu’une situation ne nous convient pas mais il est important de ne pas critiquer ou de pointer du doigt des personnes en particulier. L’objectif est en effet que chacun trouve ce qui lui convient sans perturber le fonctionnement de la communauté. En pointant du doigt des personnes en particulier, on pourrait provoquer un conflit, chose inacceptable pour un Suédois qui fuit à tout prix ce genre de situation. De même, il est impensable d’exprimer ses malheurs ou sa colère à la communauté car cela reviendrait à vouloir lui faire porter sa souffrance qui relève de l’individuel. En revanche, les Suédois que j’ai rencontrés se confient, avec beaucoup de pudeur, en petit comité ou à une personne proche. Le but n’est pas d’étaler ses émotions « négatives » au sein du groupe, car cela relève finalement de l’intime.

Une répartition équilibrée des tâches au sein des familles

Le congé parental rémunéré à hauteur de 80% du salaire durant un an est partagé entre les deux parents. Cela permet aux parents de se remettre d’une naissance et de trouver ensemble ses marques. Le fait d’avoir investi l’homme dans le congé parental depuis plusieurs années a fait évoluer les mentalités. Les hommes s’occupent à part égale de leurs enfants et prennent également en charge une bonne partie des tâches domestiques. La charge mentale des femmes en Suède est certainement moindre qu’ailleurs et cela permet un meilleur équilibre au sein de la famille. Là encore il est juste question de bon sens !

Une vie sociable centrée sur la famille et les très proches

Les Suédois sont ainsi très occupés par leur famille et ont finalement peu de temps à consacrer à leur vie sociale. J’ai appris qu’il était difficile de se faire des amis suédois qui se concentrent sur leur cercle existant et sur leur famille. Un Suédois m’a même confié qu’il fallait plusieurs années pour devenir vraiment amis et que cela se faisait tout doucement, cela d’autant plus que la maison suédoise relève de l’intime dans laquelle on n’entre pas facilement. Les Suédois veulent que leur intérieur soit parfait s’ils invitent des personnes extérieures à leur petit cercle d’habitués. Le jour où on est invité chez eux, cela signifie que l’on est amis et que c’est pour la vie.

La vie sociale est centrée sur le cercle familial. Les anniversaires des enfants sont aussi une occasion de sortie en famille. Il n’est pas rare que les parents restent pour gérer leur enfant durant tout le temps de l’anniversaire auquel il a été invité. Les deux anniversaires auxquels ma fille de quatre ans s’est rendue se sont ainsi passés de manière assez similaire. De même, pensant effectivement que les Suédoises seraient venues sans faire de chichis (le fameux lagom véhiculé par la presse), je n’ai pas fait d’efforts particuliers pour m’apprêter. Qu’elle ne fut pas ma surprise de constater que les mères s’étaient toutes bien habillées, parfumées, maquillées et qu’elles avaient mis leurs plus beaux bijoux. Grand moment de solitude où je me suis sentie comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Au début de la fête, aucun parent n’osait se parler. Chacun était concentré sur sa petite tête blonde et personne n’osait vraiment se regarder ou échanger des mondanités. C’est seulement à la fin de la journée que nous avons pu vraiment échanger et rigoler un peu ensemble du temps passé à courir après les enfants. Pour entrer en contact et se lier avec des Suédois, il faut donc du temps. Du temps passé ensemble parfois à ne rien faire, juste à se croiser tous les jours. A mon sens, cela relève d’un fait culturel (la fameuse bulle proxémique qui a été étudiée par l’anthropologue Edward T. Hall), observable par ailleurs dans le comportement des Suédois : les Suédois ne se parlent pas à l’arrêt du bus et ne s’assoient jamais les uns à côté des autres s’il y a des places disponibles. Ils préfèreront attendre le prochain ascenseur plutôt que de s’entasser avec vous et vos voisins attendront que vous soyez sortis de chez vous pour sortir à leur tour et éviter d’avoir à vous croiser. Leur rêve est de posséder une maison et de ne pas avoir de vis-à-vis. La bulle proxémique des Suédois est très large et nécessite d’autant plus de temps pour la faire se réduire. Cela n’est en aucun cas du ressort du lagom mais relève d’un fait anthropologique.

Un rapport à la communauté très fort

La förskola (l’équivalent de la crèche/école maternelle) joue pour beaucoup dans l’instauration des règles sociales et c’est même d’ailleurs sa mission première : apprendre avant tout aux enfants à vivre ensemble avant même l’acquisition des savoirs. J’ai été frappée à quel point l’école suédoise participe à la construction d’une base culturelle commune à partir de routines très fortes, de la prise en compte du collectif et de la responsabilisation de l’enfant dans ses actions. Chaque journée passée à la förskola se base sur les mêmes activités aux mêmes horaires. Il y a quelques variantes d’une journée à une autre mais il s’agit juste de remplacer par exemple le temps de la lecture d’un livre par celui consacré au visionnage d’un documentaire. A chaque heure, correspond une activité précise et, chaque enfant, dès l’âge de 4 ans, sait se repérer dans le temps et commence à savoir lire l’heure. La routine instaure un cadre fort qui sera ensuite respecté une fois l’enfant devenu adulte. Cette acquisition des comportements sociaux passe ainsi par la mise en place de rituels quotidiens qui structurent l’enfant, quitte à créer une certaine rigidité chez le futur adulte qu’ils deviendra. Le paradoxe est que cette rigidité peut empêcher l’ouverture des possibles tout en favorisant la créativité : le fameux « thinking outside the box » prend tout son sens en Suède qui est l’un des pays les plus innovants au monde.

Le lagom pourrait finalement se résumer à une forme de régulation des individus au sein d’une communauté en relation avec leur environnement. Le lagom est certes la mesure mais elle n’est pas forcément omniprésente ni forcément celle que l’on croit être. Etre lagom relèverait davantage d’un fait culturel et collectif qu’individuel : suivant les conclusions de mes observations, il s’agit de prendre en compte tout à la fois les besoins des autres et les siens pour préserver un équilibre social garant de la paix, cette paix si précieuse pour les Suédois.

2 réflexions sur “Le lagom vu depuis la Suède

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