La place de l’enfant et de la femme en Suède

La Suède est souvent réputée pour la place de la femme qui bénéficie de nombreux avantages par rapport à d’autres sociétés, notamment en ce qui concerne la question des enfants. Le partage, entre autres, du congé parental entre l’homme et la femme a modifié beaucoup le rôle de chacun. Il est aujourd’hui totalement admis qu’une femme travaille pendant que l’homme reste à la maison pour garder les enfants. Cette meilleure répartition des rôles entre les parents découle directement d’une loi votée en 1979 sur la prise en compte des droits de l’enfant, de sa protection et du respect de son intégrité physique et morale. Ainsi, selon une journaliste suédoise récemment interviewée sur les conséquences de cette loi sur le fonctionnement de la société suédoise : « La société suédoise s’est beaucoup organisée autour de l’enfant et a modifié les places du père et de la mère. On insiste pour que le père prenne un congé parental : on reçoit plus d’allocations si le père prend plus de 30% de congés. Il devient ainsi plus impliqué dans l’éducation. La femme a plus de pouvoir, l’éducation est devenue valorisée, du fait d’être moins autoritaire. C’est devenu une manière de vivre, c’est acquis. J’ai l’impression que la Suède reste unie sur cette question » (Delanoë, 2017, p. 198).

En me penchant sur la question des droits des enfants en Suède, j’ai réalisé que la condition de l’enfant était en réalité intimement liée à celle de la femme. Je vous livre ici mes découvertes issues de mes observations sur le terrain.

L’origine du féminisme et des droits de l’enfant en Suède

A l’origine de la société suédoise telle qu’on la connaît aujourd’hui, il y a une femme, une intellectuelle suédoise : Ellen Key. Dès les années 1870, elle se fait connaître pour ses travaux sur le féminisme et sur l’éducation des enfants. A la base de la réflexion d’Ellen Key, il y a avant tout « la nécessité de développer chez les femmes et les enfants la liberté personnelle et le développement indépendant de l’individu, tout en faisant remarquer en même temps qu’il importe de prendre en compte l’intérêt d’autrui » (Unesco, 1993). Pour Ellen Key, une société moderne et harmonieuse ne pouvait passer que par le respect mutuel de tous les individus dans leur intégrité. Les écrits d’Ellen Key témoignent de la naissance d’une pensée avant-gardiste sur la question des femmes et des enfants. Elle sera fondatrice pour la suite et la graine qu’elle a semé dans la société suédoise aura nécessité presque un siècle pour se transformer en croyance collective. On voit bien comment ces deux questions, celle du féminisme et celle de l’éducation des enfants, sont liées à l’origine : l’objectif est la liberté l’accès aux mêmes droits pour tous les individus d’une même société.

Une société basée sur le principe d’égalité

Les pays scandinaves suivent un code de conduite dit « Loi de Jante » dont la substance se résume à ne pas se croire supérieur aux autres ni à se faire remarquer ou à se démarquer du groupe : « Tout le monde est égal et tout le monde est important mais pas plus important qu’un autre ». Ce code informel fait partie du fonctionnement culturel des Suédois et est très prégnant, y compris dans le fait de considérer les enfants et les femmes comme l’alter ego des hommes et inversement.

Un exemple directement tiré d’un événement qui s’est produit dans une förskola (équivalent de la crèche et de l’école maternelle française) illustre à quel point le code de conduite « Jantelagen » est omniprésent dans la culture suédoise. Cette photo (ci-dessous) a été prise dans les toilettes d’une förskola. On y a affiché les codes de l’intégrité de l’enfant en utilisant le genre neutre « hen » pour le designer : il n’est ni une fille, ni un garçon car, dans un souci d’égalité absolu, il est important de ne pas faire de la sexualité une différence. La traduction littérale en légende se passera de commentaires.

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INTÉGRITÉ DE L’ENFANT 1/Demande ou fais toi confirmer si l’enfant a besoin d’aide pour s’essuyer 2/ Demande aussi s’il est d’accord pour que TU l’essuies « Tout le monde est important de la même manière » « Tout le monde est copains » (enfants et adultes)

Le principe d’égalité s’impose comme valeur fondamentale de la culture suédoise et cette donnée culturelle s’inscrit dans la vie collective dès le plus jeune âge. Le groupe prévaut sur l’individu. Pour donner un autre exemple, les anniversaires ne sont pas fêtés individuellement à la förskola. Les adultes et les enfants se rassemblent pour chanter la chanson d’anniversaire pour l’enfant, et c’est tout. Pas de bonbons ni de gâteaux ni de boissons ni de cadeaux. On se rassemble et on chante, tout simplement. Le but est de ne pas faire ressentir des inégalités chez les enfants en créant une surenchère et un sentiment de compétition chez les parents qui veulent le meilleur pour leur enfant (en comparaison à un autre). De même, si un enfant se fait embêter par un autre enfant, les enseignants vont alors réunir tous les enfants pour rappeler collectivement au groupe les règles de savoir-vivre ensemble. Jamais un enfant ne sera désigné en particulier pour éviter sa stigmatisation. Dans ce cadre d’apprentissage des règles sociales en collectivité, il est également possible d’intervenir au niveau individuel via les parents. En cas de non respect de la règle, les enseignants vont  tout de suite confier ce qu’il s’est passé aux parents qui prendront alors la relève en rappelant la règle à leur enfant. En privilégiant ainsi toujours la règle à l’interdit, les Suédois cherchent à responsabiliser l’enfant et à ce qu’il développe une liberté personnelle tout en prenant en compte l’intérêt d’autrui, comme le préconisait Ellen Key. Les parents rencontrent également les enseignants pour faire un bilan annuel sur leur enfant et déterminer ensemble ce qui l’intéresse et ce qu’il est possible de développer en particulier chez lui en fonction de ses intérêts propres.

Une littérature jeunesse dont les héros sont des enfants et des femmes à l’égal de l’homme   

La littérature enfantine suédoise joue aussi un rôle dans la transmission de croyances culturelles qui deviendront collectives une fois intégrées par toute une génération d’enfants. Les trois principaux héros de cette littérature enfantine sont les mêmes depuis plus de cinquante ans pour certains et traversent les générations. Ces trois héros constituent un socle de lecture dans les förskola et tous les enfants suédois connaissent Bamse, Pipi ou Alfons Åberg.

  • Bamse, héros créé en 1966 par Rune Andreasson. Ce petit ours et ses amis (un lapin et une tortue) sont des sortes de justiciers qui partent à la découverte d’autres cultures, luttent contre le racisme et la violence.

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  • Pipi Långstrumpf dont le personnage a été créé en 1951 par Astrid Lindgren (Fifi Brindacier pour la version française). Pipi est une petite fille qui vit avec son cheval sans parents. Elle se dit « la fille la plus forte du monde » et elle n’hésite pas à combattre les méchants et les voleurs. On peut parfois la voir faire « une prise de catch à l’homme le plus fort du monde ». Dès les années 1950, on enseigne ainsi aux petits Suédois, dès leur plus jeune âge, que la femme et l’enfant sont aussi forts que les hommes. Et que les petites filles n’ont pas à obéir ou être sages mais qu’elles ont tout simplement le droit de s’affirmer en tant que personne.

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  • Alfons Åberg (Alfie Atkins pour la version française) est un petit garçon de 4 ans, personnage inventé par Gunilla Bergström en 1972. Alfons partage avec d’autres enfants du même âge ses doutes et ses questionnements. Gunilla Bergström a ainsi choisi de montrer la vie d’un enfant de 4 ans dans son quotidien. Son père joue une place prépondérante dans la vie d’Alfons et se présente comme un personnage récurrent qui prend en charge l’éducation de son enfant. Il lui lit des histoires, l’endort, lui fait à manger, l’emmène à l’école, le console… Alfons est traité sur un pied d’égalité avec son père. Gunilla Bergström montre ainsi parfois l’absurdité de certaines situations où l’adulte reproche à l’enfant ce que lui-même fait. Je pense notamment à l’histoire où Alfons a toujours quelque chose de plus intéressant à faire plutôt que de se préparer pour aller à l’école. Son père essaie de le presser un peu et lui lance des instructions depuis la cuisine (s’habiller, se laver les dents…). Finalement Alfons est prêt à l’heure et appelle son père pour partir à l’école. Soudain, il réalise que son père est lui-même en train de lire son journal dans la cuisine devant son café… et qu’il n’est pas prêt du tout ! Le ton est léger et plein d’humour. On est loin ici de l’image d’un père permissif ou autoritaire. L’image du père qui s’occupe des tâches ménagères et de son enfant est récurrente dans les jouets et livres des enfants suédois.

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Ces imaginaires enfantins participent de la transmission de la notion de place des individus dans la culture suédoise sans que cela soit nécessairement volontaire. C’est parce que les Suédois fonctionnent comme cela que leurs jouets sont fabriqués de la sorte. A partir de là un cercle vertueux se met en place : la reproduction d’un schéma social où la place des individus est bien spécifique suivant la culture du groupe référent s’opère naturellement de génération en génération.

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