Les voyages font-ils grandir ?

On dit que les voyages font grandir mais qu’est-ce qu’implique réellement l’expatriation (ou devrais-je plutôt parler d’immigration dans mon cas) en termes d’évolution personnelle et d’expériences de vie ? A mon sens, le principal avantage à partir est l’ouverture des possibles. Le plus grand des voyages n’est pas uniquement géographique ; comme l’a si bien dit Marcel Proust, « le seul, le vrai, l’unique voyage c’est de changer de regard ».

Ceci étant, j’ai bien conscience qu’il n’est pas toujours simple de vivre loin de ses racines d’origine. J’aimerais montrer qu’il est possible d’envisager les choses différemment, de sortir grandi d’une telle aventure à l’étranger, même si cela peut s’avérer difficile au quotidien ou à certains moments. En quelques points, voici donc tous les avantages que j’ai pu noter, avec le recul que je peux avoir aujourd’hui :

Rencontrer des personnes incroyables que je n’aurais jamais rencontrées si j’étais restée en France. Le contact avec d’autres cultures est très enrichissant et permet de prendre du recul sur sa propre culture d’origine. Cela est particulièrement  vrai lorsque l’on part vivre dans un pays comme la Suède qui compte environ 18% de migrants, toutes nationalités confondues. Les cours de suédois pour les migrants au SFI sont représentatifs des statistiques et me permettent de rencontrer le monde entier dans une seule classe. On finit par concevoir les différences culturelles des autres davantage comme une richesse que comme une étrangeté. On réalise que sa propre culture n’est pas meilleure ou moins bien. Que tout est juste différent et que chaque culture a ses propres règles. Cette expérience m’a rendue plus tolérante et plus compréhensive vis-à-vis des différences entre les cultures et les individus.

Sortir de sa zone de confort et vivre un sentiment de liberté incroyable. Cela donne le vertige au début et on ne sait pas trop ce qui nous attend hors de nos habitudes et de notre fameuse « zone de confort ». J’avais pourtant la conviction que je devais vivre cette aventure suédoise. Cela m’a finalement offert une liberté incroyable de pensée : sortie du carcan de ma propre culture, j’ai pu me permettre de rêver à l’impossible ou presque. Cela m’a aidée à envisager autrement ma vie en faisant vraiment des choses que j’aime et non plus parce qu’il faut les faire, parce que j’ai tel ou tel diplôme, parce qu’il faut tenir son rang social, parce que les mêmes situations se répètent souvent sans cesse de la même manière et qu’on finit par connaître par cœur (et non sans lassitude) comment cela fonctionne. Ce départ est en quelque sorte un moyen de remettre les compteurs à zéro, une phase où il faudra tout reconstruire : une vie sociable, une vie amicale, une vie professionnelle… mais c’est aussi cela qui est bien. Car il est alors possible de reconstruire sa vie en phase avec ses valeurs profondes et au contact de personnes différentes qui, pourtant, et pour la plupart, partagent les mêmes objectifs de vie.

Développer des nouvelles compétences. Hormis l’apprentissage d’une nouvelle langue et de nouveaux codes culturels, on se découvre des compétences qu’on ignorait. On réalise qu’on est tout simplement capable de choses qui nous semblaient auparavant insurmontables. Le fait d’évoluer en permanence dans un environnement interculturel oblige à développer, entre autres, son intelligence situationnelle. De même, une immigration requiert de la patience : on ne change pas de vie et on ne s’intègre pas dans une nouvelle culture en seulement quelques mois. Une intégration réussie se compte en années. C’est, entre autres, la raison pour laquelle il ne faut pas désespérer si on ne trouve pas de travail aussi facilement que dans son pays d’origine, si on ne comprend pas les codes culturels implicites après plusieurs mois passés à observer le comportement des autochtones ou, encore, si on ne parle pas couramment le suédois après un an de cours intensifs (et on imagine du coup qu’on ne le parlera jamais). En réalité, durant tout ce temps, on a appris, parfois sans même s’en rendre compte, une quantité de connaissances importantes. Il est judicieux à ce stade de faire un bilan de ce que l’on a appris et d’éviter de se focaliser sur ce que l’on ne sait pas encore. A mon sens, ces phases d’abattement correspondraient à des paliers d’apprentissage qui permettent d’intégrer et de digérer ce que l’on a appris pour pouvoir passer à l’étape suivante d’acquisition de nouveaux savoirs. S’installer dans un nouveau pays est en réalité une course de fond durant laquelle on développe un autre rapport au temps et une certaine humilité.

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Lâcher prise. Le lâcher prise relève en quelque sorte du même phénomène que celui de l’acquisition des nouvelles compétences. En effet, dans le voyage, il y a un rapport au temps complètement différent du quotidien que l’on pouvait avoir dans son pays d’origine. Les choses vont à la fois très vite et très lentement. Il n’y a pas vraiment de routines et c’est le chaos qui marque le début de l’installation. Ce chaos nécessite vraiment de lâcher prise pour vivre au mieux cette phase de perte de repères avec son quotidien. Quitter son pays conduit à vivre les étapes de ce qu’on appelle « la lune de miel ». Au départ, tout va bien et on vit dans l’excitation de la découverte et du nouveau. Puis vient la période d’accalmie qui peut s’accompagner d’une « crise » où l’on réalise que tout n’est pas si bien que cela. Cette prise de conscience peut être soudaine et conduire à vivre ce qu’on appelle des « chocs culturels » (phase de « crise »). Cela requiert une phase d’ajustement dite « adaptation » qui permettra de trouver un nouvel équilibre (dite de « maîtrise » ou « d’adaptation »). La phase de maîtrise arrive donc après un certain temps et il vaut mieux adopter l’attitude du lâcher prise durant toute la phase précédente pour vivre au mieux ces moments intenses en émotions. Il serait difficile de donner des durées précises concernant ces différentes étapes, car cela dépend de chacun. Pour ma part, au bout d’un an, je suis en train de vivre la fin de la fameuse phase de crise.

Sans titre

Être nulle part chez soi et comprendre enfin le sens du film « Lost in translation ». Lorsque l’on revient en France, il arrive qu’on ne soit plus connecté avec ceux qui sont restés. Nous ne faisons plus partie de leur priorité, ce qui peut avoir pour conséquence des situations un peu douloureuses, car les attentes sont parfois démesurées par rapport à celles des autres pour qui la vie a continué comme avant. Le temps de la reconnexion est donc plus ou moins long en fonction des personnes. Il arrive que cette reconnexion ne revienne pas et il faut admettre que les chemins se sont peut-être trop éloignés. Pour autant, cela n’est pas irrémédiable. A mon sens, il faut accepter de renoncer temporairement aux liens tels qu’ils étaient lorsqu’on est parti et leur laisser le temps d’évoluer différemment. Si ce renoncement n’est pas compensé par le pays d’accueil,  cela complique néanmoins les choses. Lorsqu’on n’est pas encore bien connecté à ceux que l’on retrouve dans son nouveau pays, cela conduit à vivre de nouveau cette situation d’inconfort ressentie précédemment… bref, au final, on ne se sent nulle part chez soi. Pour ma part, cette perte de repères, de prime abord totalement déroutante, m’a surtout permis de me reconnecter à moi-même. Le temps de l’immigration est aussi un temps pour prendre soin de soi. Lorsqu’on part, on emporte avec soi ses problèmes. Le fait d’être seul face à ses difficultés oblige à se confronter vraiment à soi-même. L’avantage est que l’on peut changer plus facilement ses habitudes lorsqu’on évolue dans un contexte différent. Il est, à mon sens, tout à fait intéressant et propice de profiter de l’expérience de l’immigration pour aborder des problématiques personnelles sous un autre angle.

Renoncer pour faire des choix. Dans une société où l’on aimerait tout avoir et où le choix donne l’impression qu’il est possible de tout faire, j’ai appris que le choix n’était possible que parce qu’il y avait des renoncements qui le permettait. Choisir de partir vivre dans un autre pays que le sien est un véritable renoncement. En quittant la France, je prenais le risque de renoncer au confort d’une vie balisée, finalement plutôt facile, mais qui ne me correspondait plus vraiment, notamment en termes de valeurs personnelles et de perspectives professionnelles. J’ai aussi pris le risque de mettre à l’épreuve de l’éloignement géographique les amitiés que j’ai laissées dans mon pays d’origine. J’ai ainsi fait le choix de renoncer au confort d’une vie sociale bien remplie et agréable. Je savais alors ce que je quittais sans vraiment savoir ce que j’allais trouver. Mais le choix était pour moi évident.

Vivre des relations plus fortes avec les personnes qui viennent nous voir. Lorsque j’étais à Paris, je ne voyais mes amis que le temps d’une soirée ou d’une après-midi mais rarement le temps des vacances. Nous faisions cela lorsque nous étions plus jeunes mais nous l’avons perdu au fil du temps. Lorsque la famille ou les amis nous rejoignent quelques jours dans notre nouvelle vie, cela permet de (re)tisser des liens et de vivre des moments totalement différents avec ses proches. Cela ne fait qu’enrichir la relation et la renforcer malgré la distance géographique.

Jouer les touristes dans son pays d’origine. Revenir à Paris comme un touriste, c’est se permettre de profiter vraiment des avantages de la capitale sans ses inconvénients. Personnellement, j’ai vraiment adoré pouvoir flâner dans Paris, chiner dans les boutiques, redécouvrir le plaisir d’aller dans des commerces de bouche, acheter son croissant chaud ou son pain frais, me balader sur les quais, visiter des musées avec un regard ouvert et profiter de la beauté de l’architecture parisienne. Je ne m’étais jamais rendu compte à quel point ça grouillait de partout et à quel point cette ville foisonnait de commerces, de vies, de bruits… Le fait d’être confrontée de nouveau à tant d’offres (et donc de choix) n’a pas toujours été simple pour moi, je l’avoue. Cela engendre de la fatigue, de la frustration et du stress. En cas de nostalgie du pays, c’est un bon moyen de se rappeler aussi pourquoi on est parti…

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